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L’intelligence est affaire de relation

L’intelligence du cheval et ses capacités d’apprentissage font régulièrement couler beaucoup d’encre. Vinciane Despret, philosophe et psychologue de l’Université de Liège, nous démontre que ce problème peut aussi être abordé sous un autre angle : la relation à l’humain. En effet, les attentes et la sensibilité du cavalier peuvent influencer les facultés du cheval.
Cheval Hans
Hans le malin, cheval élevé en Allemagne qui, grâce à son intelligence, devint célèbre dans toute l'Europe au début du XXe siècle.

Au milieu des années soixante, Robert Rosenthal, professeur de psychologie dans une université américaine, demande à ses étudiants de réaliser, dans le cadre de leurs travaux pratiques, une expérimentation portant sur les compétences d'apprentissage de rats. Ces rats, leur annonce-t-il, ne sont pas n'importe quels rats : d'une part, ils sont prêtés par une prestigieuse université, celle de Berkeley ; ils sont, d'autre part, le produit d'un long et minutieux processus de sélection basé sur leurs aptitudes au test du labyrinthe.

Rats brillants, rats médiocres

Quelques années auparavant, en effet, des scientifiques avaient conduit une recherche sur l'hérédité de l'intelligence : les rats les plus brillants aux tests avaient été soigneusement croisés entre eux, les plus médiocres également, et l'on avait évalué les performances de leurs descendants, au cours de plusieurs générations. Les résultats avaient montré une modification des courbes d'apprentissage au fur et à mesure que le temps passait, jusqu'à un effet de plateau. Cet effet stabilisé, plus personne n'avait continué à travailler avec ces rats, mais l'équipe de chercheurs avait veillé à garder quelques spécimens en continuant le processus de sélection, et ce, en vue d'une éventuelle recherche future. C'est à celle-ci que Rosenthal propose à ses étudiants de s'atteler : il s'agirait alors de remettre ces rats à l'épreuve du labyrinthe, et d'évaluer si les descendants de la lignée brillante peuvent montrer de bonnes performances, et si ceux issus de la souche médiocre le sont encore. Les étudiants sont répartis en groupe de deux et chaque équipe est ainsi invitée à évaluer les performances d'un rat dont ils connaissent, d'avance, son origine. Le travail consiste donc à vérifier si les performances des rats sont en accord avec ce qu'on peut prédire en fonction de sa lignée originaire2 . Les prédictions s'avérèrent correctes : les rats descendant de rats intelligents l'étaient encore, les autres présentèrent toutes les difficultés d'apprentissage que l'on pouvait attendre d'eux.

On croit que l'animal réagit à la question qu'on lui pose, il répond en fait à tout autre chose

C'était justement là le problème : ces rats ont fait tout ce qu'on pouvait attendre d'eux. Car ces rats intelligents ou idiots n'étaient, ni les uns ni les autres, les descendants de lignées soigneusement sélectionnées pour leurs compétences ; ils n'avaient pas d'ancêtres prestigieux à Berkeley. C'étaient, selon les termes de Rosenthal, des rats " naïfs ", achetés pour l'occasion à l'animalerie la plus proche. Toute cette expérience n'était finalement montée que dans un seul dessein : montrer que la relation à l'humain, les attentes et l'influence du chercheur peuvent avoir un effet " parasite " sur les expériences.
Au cœur de cette histoire, c'est la question de la relation, et de la relation définie comme problème, qui se voit mise en scène. Car la conclusion de Rosenthal est claire : les résultats d'une recherche expérimentale digne de ce nom ne devraient pas être entachés par ce qui se noue entre un chercheur et son animal. Ces résultats sont ce qu'on appelle en science des artefacts : on croit que l'animal réagit à la question qu'on lui pose, il répond en fait à tout autre chose.
Ce qui s'est réellement passé dans cette expérience a reçu une explication relativement claire : l'enquête menée par Rosenthal auprès de ses étudiants à la fin de la procédure montre que ceux dont les rats ont le mieux réussi les épreuves ont avoué avoir eu des relations plus affectives avec leur animal : ils l'ont choyé, se sont enthousiasmé pour ses performances, ont passé plus de temps avec lui. Les autres ont été beaucoup moins attentifs. En somme, si on adopte la perspective de Rosenthal, ils se sont comportés non comme de véritables scientifiques mais comme des amateurs, se laissant guider par des motifs qui n'ont pas leur place en science. Ils n'ont dès lors pas réussi à produire des rats indifférents à l'influence de ceux qui les interrogent. Ce qui va mener Rosenthal à souhaiter que, dorénavant, les expériences soient, dans la mesure du possible, exécutées par des automates, faute de chercheurs suffisamment indifférents - ce qui repose par ailleurs sur une évidence très discutable : animaux seraient indifférents à l'indifférence.
La volonté du laboratoire d'arriver à produire des comportements qui ne soient pas tributaires des relations se définit en fait contre un risque : si les expériences deviennent dépendantes du contexte relationnel, les résultats risquent de diverger d'une expérimentation à l'autre. C'est tout le problème de la généralisation qui se pose ici, une généralisation d'autant plus exigée qu'elle autorise des lois, selon le modèle des sciences plus " nobles " ou en tout cas des sciences qui ont réussi à imposer leur statut.

L'idéal serait de chercher les conditions du bon apprentissage, celles dans lesquelles les animaux apprennent le mieux…

Evidemment, on peut bien sûr se poser la question de savoir pourquoi Rosenthal n'opte pas pour une autre solution, celle qui logiquement aurait pu s'imposer, celle que proposa, dans les années quarante, le pharmacologue Michaël Robin Chance, soucieux, lui aussi, d'uniformiser les résultats d'un laboratoire à l'autre : puisque les résultats divergent en fonction des conditions sociales de la mise en scène expérimentale, quitte à traiter tous les animaux de la même façon, pourquoi ne pas les traiter tous le mieux possible ? Ceci donnerait des résultats non seulement fiables, mais bien plus intéressants : chaque animal, dans chaque expérience, donnerait le meilleur de lui-même, dans une relation avec un chercheur qui lui-même, en s'intéressant à son sujet, et en lui faisant confiance, chercherait à devenir lui-même un expérimentateur plus compétent. Car, puisqu'il s'agit d'évaluer ce qu'est l'apprentissage - c'est bien ce qu'on demande aux modèles animaux dans ce type d'expérience-, pourquoi ne pas chercher d'entrée de jeu les conditions du bon apprentissage, les conditions dans lesquelles les animaux apprennent le mieux ? N'apprendrions nous pas nous-mêmes, de ce fait, des choses beaucoup plus utiles en matière d'apprentissage ?
Or, visiblement, cela paraît impossible. Je verrais au moins deux raisons à cette impossibilité. D'une part, cette proposition exigerait des expérimentateurs extrêmement compétents, au sens où s'impliquer activement dans une relation de façon à donner toutes ses chances à l'animal requiert un haut niveau d'expertise et doit faire l'objet d'un apprentissage. Or, on peut craindre que tous les scientifiques ne possèdent pas ce talent, qu'ils diffèrent considérablement quant à leur capacité à rendre les animaux intelligents, ce qui conduira immanquablement à des résultats manifestant cette malheureuse diversité qui compromet toute généralisation. Ce qu'on testera dans ce cas ne sera pas tant les performances des animaux mais bien plutôt l'intelligence relationnelle des chercheurs. En revanche, si vous attendez des expérimentateurs de s'aligner sur une compétence relationnelle médiocre, cette variation disparaîtra, quiconque peut le faire. En somme, finalement, dans ce type d'expérience, on évalue les capacités des animaux à apprendre, sans que les humains ne se soumettent au moindre apprentissage.

Intelligence du cheval

La curiosité est un des moteurs du développement de l'intelligence. © L.Bataille

Intelligence du cheval

La pouliche s'approche, mais la méfiance règne encore ! Remarquez les postérieurs campés, "éloignés" de la bâche... © L.Bataille

Ensuite, on peut envisager une seconde raison pour expliquer cette impossibilité du laboratoire à penser l'expérience comme un co-apprentissage dans le contexte d'une relation : les scientifiques ne veulent pas, ou ne peuvent pas, prendre en compte le fait que les animaux, dans ce type d'expérimentation, font, en fait et avant tout, l'expérience des relations avec l'humain. Et que ce sont celles-ci que l'animal réellement juge et évalue. C'est exactement ce que démontraient les rats. Et c'est bien un artefact - pour le coup, Rosenthal avait raison- mais ce n'en est un tant qu'on ne se décide pas à assumer que c'est à cette question-là, celle de la relation, et pas à celle qu'on leur impose, que les animaux répondent.
Il devient alors simple d'expliquer pourquoi, dans certaines expériences, les animaux peuvent parfois devenir aussi stupides. Cette idée a été tout particulièrement bien illustrée par cette critique qu'adressait la philosophe et dresseuse de chiens et de chevaux, Vicki Hearne, aux behavioristes. "Dans la mesure, écrivait-elle, où les behavioristes font tout pour dénier toute possibilité de croire à la capacité du chien de croire, d'avoir des intentions, de signifier, etc., il n'y aura aucun courant d'intentions, de significations ou de croyances qui aura une chance d'advenir. Le chien peut essayer de répondre au behavioriste ; mais le behavioriste ne répondra pas à la réponse du chien… le chien du behavioriste ne fera pas que sembler stupide ; il sera stupide"3 . Et de fait, tout qui a vu un animal subir l'épreuve du conditionnement ne manquera pas l'analogie qui saute aux yeux : les chiens, les chats, les singes ou les rats se comportent comme des automates. Ceux qui ont assisté à ce genre d'expériences reconnaîtront une image familière : on y voit des animaux qui s'agitent, comme sur un film en accéléré, avec des gestes étonnamment semblables à ceux des jouets à ressorts. La critique de Vicki Hearne prend plus de sens encore lorsqu'on les voit parfois s'interrompre et venir, aux barreaux de la cage ou à la vitre du réduit, interpeller de manière désespérée le chercheur. Personne ne leur répond ; ils retournent alors à la tâche, et la reprennent de plus belle, de manière plus mécanique encore.

Intelligence du cheval

La pouliche suit la bâche qui avait capté son attention... © L.Bataille

Intelligence du cheval

...puis elle suit le soigneur qui portait précédemment la bâche. © L.Bataille

Je mettrais ce type de scène sous le signe du malentendu : malentendu, d'abord, au sens le plus littéral, d'abord, puisque personne, chez les humains, ne semble entendre ; mais malentendu également pour l'animal, qui manifeste, par ses appels désespérés, qu'il comprend, à tort, la situation : il la traduit comme une situation relationnelle au cours de laquelle il fait quelque chose parce que quelqu'un le lui demande. Or, tout ce qu'on attend de lui, c'est de " réagir " à ce qui lui est proposé, non pas de " répondre " à ce que quelqu'un lui demande. Et dès lors que ce quelqu'un qui demande disparaît de la scène en prétendant en quelque sorte ne rien avoir demandé, l'animal ne peut longtemps espérer de réponse à sa réponse, comme le résumait bien la dresseuse philosophe. Le désespoir, au sens de perte de tout espoir, s'impose à ce moment et l'on voit l'animal perdre tout contact avec le monde. Il se vide littéralement de ce qui vivait en lui et n'existe plus que dans le geste de la répétition. La métamorphose est achevée. Il est devenu une mécanique sans âme, animal cartésien ou animal conditionné, pure réaction. Il n'y a plus d'intelligence, parce que l'intelligence ne peut naître et ne peut se nourrir que de la relation.

On ne s'étonnera dès lors pas de retrouver chez la même Vicki Hearne cette théorie en apparence un peu farfelue pour expliquer pourquoi les philosophes sont convaincus que les perroquets ne parlent pas. Car au cœur de son explication, c'est encore au malentendu qu'elle s'adresse. Pourquoi donc, demandait-elle, les philosophes veulent-ils nous persuader que les perroquets n'ont aucun accès au langage ? Certes, concède-t-elle, les philosophes manifestent parfois de sérieux problèmes de rivalité en ce qui concerne cette compétence. Ne nous laissons cependant pas prendre à cette explication trop simple : le problème, à l'en croire, vient en fait des perroquets. Ils ne supportent pas de laisser quelqu'un d'autre prendre le contrôle du sujet de la conversation. Imaginez qu'un philosophe, ému par le fait que son interlocuteur, aussi plumé soit-il, se retrouve dans une cage, lui demande affablement " comment allez-vous ? "- une question purement formelle qui en général précède une véritable évaluation du QI- et que ce philosophe armé de bonnes intentions s'entende répondre quelque chose comme " les nuages sont roses aujourd'hui ", vous comprendrez d'où vient le malentendu. Que le perroquet darde ensuite sur son interlocuteur un petit oeil aigu et lui offre un profil intéressé ne fera pas progresser la situation. Le philosophe ne pourra jamais imaginer que le perroquet, comme lui, s'imagine qu'il est impensable de laisser à un autre le choix de ce dont il est important de parler.
Que cette histoire soit ou non une boutade importe peu. Comme dans les expériences qui précèdent, elle rend lisible la difficulté qui travaille ces situations : on croit que l'animal est dans notre univers de compréhension, il est en fait ailleurs. On essaie de l'amener dans un monde particulier - celui de l'expérimentation ou celui d'une conversation qui ressemble plus à un questionnaire aux réponses contraintes-, le malentendu est que l'animal n'y est pas, et qu'il nous répond de là où il est.

Intelligence du cheval

La vie en troupeau est naturelle et équilibrante pour le cheval, mais a tendance à freiner la relation avec l'homme : les chevaux communiquent entre eux, et ne développent pas d'aptitudes particulières aux acquisitions. © L.Bataille


Je relirais l'histoire de Hans, le fameux cheval berlinois, à la lumière de cette leçon. Et c'est à une analyse un peu différente de celle qu'on a d'habitude proposée à cette situation que je vous inviterai dans les pages qui suivent. Car il est bien admis que la résolution de l'affaire a clôturé l'énigme. Je crois qu'il n'en est rien. Ici encore, me semble-t-il, la solution un peu rapide qui a été largement acceptée, doit se lire sous le signe du malentendu.
Pour ceux qui ne la connaissent pas, je résumerai brièvement toute l'affaire. Elle s'est passée à Berlin, au cours de l'automne 1904. Hans, un cheval de quatre ans, aurait appris, avec son maître, Wilhelm von Osten, professeur de mathématique à la retraite, à additionner, soustraire, résoudre des racines carrées, sans compter le fait d'épeler les lettres de l'alphabet, de reconnaître des couleurs ou des notes dissonantes dans une mélodie. A la question " combien font deux et trois " ou " combien fait la racine carrée de 4 " Hans répondait, en martelant le sol de son sabot, un nombre de coups correspondant à la réponse attendue. L'affaire suscita l'enthousiasme et fit grand bruit, mais des suspicions de fraude commencèrent à circuler : le maître enverrait, à l'insu de tous, des signaux à son cheval pour lui indiquer quand il devait s'arrêter de marteler le sol. Les scientifiques, intéressés par cette affaire, décidèrent se s'atteler à cette énigme.

       Le psychologue Oskar Pfungst se mit alors au travail . Il ne lui fallut pas longtemps pour apporter une réponse au mystère. Son hypothèse de départ est simple : Hans a dû découvrir, par des moyens purement sensoriels mais totalement imperceptibles pour nous, des indices sur le moment où il doit cesser de marteler le sol. Il ne possède donc pas d'intelligence indépendante, il ne fait que réagir à des stimuli. Fort de cette hypothèse, Pfungst va la mettre à l'épreuve. Les diverses expériences semblent lui donner raison ; lorsque le questionneur n'est pas visible pour lui, le cheval ne peut plus répondre. Et Hans s'égare si le questionneur pose une question dont son questionneur ne connaît pas la réponse. Ce dernier, dès lors, sans s'en rendre compte, indiquerait au cheval quand il doit cesser son décompte. Il faut alors déterminer ce que Hans perçoit. A l'observation, Pfungst se rend compte que tous ceux qui questionnent Hans, à l'exception de son maître chez qui ce n'est pas perceptible, présentent, juste après avoir posé la question au cheval, le même minuscule mouvement : ils penchent très légèrement la tête et le tronc vers l'avant. Et lorsque ce mouvement est accompli, le cheval entreprend son travail de décompte. La tension monte chez le questionneur : le cheval va-t-il réussir ? Au moment où Hans arrive à son avant-dernier coup de sabot, son interrogateur se détend- " il va y arriver "-, il redresse la tête, ce que le cheval perçoit immédiatement : le dernier coup est donné, l'opération est achevée. Ces mouvements sont tellement inconscients et imperceptibles que personne, ni le questionneur ni les spectateurs, ne les ont perçus ; personne, bien sûr, hormis le cheval.

Intelligence du cheval
© Pauline Guicheney

Le mystère, selon Pfungst, est donc bien résolu : Hans n'est qu'un lecteur musculaire, certes talentueux, mais ses compétences se limitent au fait de savoir réagir à des signaux. Pfungst peut même le prouver à qui le souhaite. Ainsi, pour rendre encore plus visible que ce sont bien les mouvements de la tête qui font agir le cheval, Pfungst montre par exemple qu'il parvient à obtenir de Hans, en se déplaçant légèrement et en agitant la tête, qu'il frappe alternativement et en cadence le sabot droit, le sabot gauche, le droit, le gauche, etc. Hans, affirmera encore Pfungst à plusieurs reprises, répond tout à fait mécaniquement. Il est, écrit-il, comme une machine qui a besoin, pour démarrer et fonctionner, d'une certaine quantité de combustible (sous forme de pain et de carottes).6
Or, ce que le psychologue raconte ici doit nous mettre la puce à l'oreille. On n'est finalement pas loin, dans ce qu'il décrit, de la technique de dressage, avec les résultats qu'elle produit7 . Et vous en conviendrez, ce que Pfungst décrit de son travail ressemble assez étonnamment à ce qui se passe dans le dispositif behavioriste avec le chien. Ce qui nous signale une chose : Pfungst n'a pas révélé le mystère du cheval, il a transformé le cheval afin de pouvoir réduire son mystère à sa propre équation : une équation qui pose que le cheval réagit à des stimulations très simples. Le maître de Hans, monsieur von Osten lui-même fera cette hypothèse, et le reprochera au psychologue : avec moi, Hans pouvait compter, avec vous, il a appris à se fonder sur des signaux ; vous avez transformé mon cheval.

Une «intelligence de l'accord»

Von Osten a partiellement raison, à ceci près que ce n'est pas l'intelligence conceptuelle que le dispositif a transformé : c'est ce que j'appellerais une " intelligence de l'accord ", une compétence qui fait que Hans emploie des méthodes très fines et très variées pour s'accorder à chacun de ses questionneurs. Le mystère de Hans, son grand talent, c'est de s'accorder aux relations. Avec ceux qui pensaient que le cheval pouvait résoudre des opérations compliquées, Hans les résolvait ; avec ceux qui pensaient que le cheval réagissait mécaniquement à des indices, le cheval a réagi mécaniquement à des indices. Ceci ne veut pas dire que le cheval pouvait résoudre ces équations : cela veut simplement dire que lorsque le cheval est interrogé avec confiance, il s'accorde à cette confiance, et s'avère capable de choses bien plus compliquées que de simples réactions à de simples stimulations caricaturales.

Le cheval utilise sa vision, mais, selon la jolie expression de Jean-Claude Barrey, "il n'en croit jamais ses yeux : il faut toujours qu'il confirme avec son nez"

Pfungst prétend avoir révélé la technique de Hans, il a en fait transformé cette technique, l'a appauvrie, et l'a réduite de multiples manières. D'abord, Pfungst opère une dramatique réduction du répertoire de sensibilité du cheval, toujours pour pouvoir s'en donner l'accès. Il a rendu Hans dépendant de la vision parce que c'était le seul mode possible pour l'étudier, parce que seule la vision pouvait faire un objet d'expérimentation dans son dispositif. Le cheval utilise normalement plusieurs canaux sensoriels, chacun de ses sens est impliqué dans ce qu'il perçoit - il est, selon l'expression des éthologues, un être polysensoriel. Certes, le cheval utilise sa vision, mais, selon la jolie expression de Jean-Claude Barrey, " il n'en croit jamais ses yeux ", il faut toujours qu'il confirme avec son nez. J'en tiendrais pour preuve supplémentaire le fait que les signaux visuels ne puissent être détectés chez von Osten. On ne peut envisager qu'une solution : parce que von Osten ne les envoyait pas, et que c'est par d'autres canaux que les choses se tissaient entre le cheval et son maître !

Faire émerger des répertoires inédits et insoupçonnés de sensiblité...

Mais ce que Pfungst réduit plus encore, c'est la dimension relationnelle de cette compétence. Il réduit la " réponse " à la " réaction ". Le psychologue a exigé de Hans qu'il vienne jouer sur son terrain ; il lui en a appris et imposé les règles. Or, Hans ne réagit pas aux signaux, il répond à celui qui les émet, ce qui change tout. D'une part, avec le psychologue, on aura une mécanique bien huilée ; de l'autre, avec son maître, un être qui fait tout ce qu'il peut pour s'accorder, ce qui suppose quantité de compétences, une fois que l'on sort du simple schéma du conditionnement : cela demande la " volonté de jouer le jeu " et de le faire bien, cela demande une grande sensibilité aux désirs de l'autre, cela demande la volonté de répondre à ce désir et à ces attentes et de s'y accorder. Pfungst tient finalement le même raisonnement que celui que tiendra Rosenthal : les attentes sont renvoyées au registre de la crédulité et de l'illusion, elles ne sont que des sources d'erreur. Or, la manière dont se déclinent et se croisent ces attentes témoigne en fait d'une aventure peu ordinaire et bien plus intéressante : celle au cours de laquelle deux êtres s'accordent8 sans que l'on puisse dire de l'un qu'il est la cause de l'acte de l'autre ; chacun, animal et humain, entraîne l'autre dans un désir qui devient commun. Et cette aventure de l'" accordage " requiert ceux de ces talents qui traduisent la véritable intelligence, celle qui n'advient que dans les relations : une intelligence à deux, une capacité d'attention à l'autre si forte qu'elle modifie chacun des partenaires et les conduit à faire émerger, en même temps que la capacité de répondre à l'autre dans un registre nouveau qui ne soit ni totalement humain ni exclusivement animal, des répertoires inédits et insoupçonnés de sensibilité.

La proximité des singes avec l'homme, et la conscience de plus en plus aiguë que certains des problèmes entre primates non humains et humains s'avéraient très similaires ont sans doute favorisé le " perspectivisme " des primatologues. Le fait que l'éthologie soit une science si proche des pratiques des " amateurs ", et sa volonté de donner sa légitimité scientifique à ses pratiques a certainement dû jouer un rôle. Du côté de la psychologie, l'héritage des mouvements positiviste et behavioriste a contrecarré les tentatives d'en revenir à ce qui pouvait être perçu comme l'attribution de nébuleux états mentaux aux animaux.

1 Philosophe, psychologue. Département de philosophie. Université de Liège.

2 Pour une analyse plus complète, voir Despret (1996) Naissance d'une théorie éthologique. Op. cit. , pp. 22 et suiv.

3 (1996) Regarding Animals, Philadelphie : Temple University Press, p. 81.

4 Animal Happiness, New York, Harper and Collins, 1994, p. 3.

5 On trouvera le compte-rendu détaillé de cette histoire dans le livre écrit par Oskar Pfungst : (1998) Clever Hans (The horse of Mr. Von Osten). A contribution to Experimental Animal and Human Psychology. Traduit de l'allemand par C. Rahn. Bristol, Tokyo : Thoemmes Press & Maruzen Co. Première éd. 1911. Une analyse plus complète, et en français, pourra être lue dans le livre que j'ai précédemment publié autour de cette affaire : (2004) Hans, le cheval qui savait compter. Paris : les Empêcheurs de penser en rond.

6 Pfungst, p. 202.

7 Voie E. Crist, (1997) " From questions to stimuli, from answers to reactions : The case of Clever Hans ", Semiotica, 113-1/2, 1-42, p. 17.

8 Ce sont aussi les termes (attunement) que Daniel Stern, le spécialiste des nourrissons, privilégie pour rendre compte de cet symbiose de rythme, de perceptions et d'affects qui accordent, et par lesquels s'accordent, la mère et son nouveau-né. (1989) Le monde interpersonnel du nourrisson. Trad. A. Lazartigues et D. Pérard. Paris : PUF. (coll. Le fil rouge).

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