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Un nouveau mode de distribution des aliments

Propos recueillis par Laetitia Bataille

N°6 Déc / Janvier 2010
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Le cheval domestique vivant en box reçoit une alimentation sous forme de trois ou quatre repas énergétiques, vite avalés, parfois complétés par du foin. Ce mode de rationnement est peu adapté à la physiologie d’un herbivore programme pour brouter toute la journée, et peut entraîner l’apparition de pathologies telles que les ulcères gastriques ou coliques de stase dues à une surconsommation de la paille de litière. Le désœuvrement entraîne l’ennui et la mise en place de comportements adaptatifs (pica, stéréotypies, tics d’écurie…)

Une invention récemment mise sur le marché a retenu notre attention. Nous avons voulu en savoir davantage et avons interrogé son inventeur, le Dr vétérinaire Pascal Lescroart.

Cheval Savoir : Docteur Lescroart, présentez-nous votre invention...

Docteur Lescroart : Il s’agit d’un distributeur mobile d’aliments concentrés, adapté au cheval, qui présente simultanément plusieurs intérêts. En effet, le cheval doit faire rouler le petit distributeur pour en extraire l’aliment concentré. Le débit du distributeur est volontairement très faible, ce qui permet une consommation très lente de la ration. Ceci a donc pour avantage d’occuper le cheval pendant des heures. L’on évite ainsi l’ennui et ses conséquences, ainsi que les problèmes liés à une ingestion trop rapide des aliments concentrés.
La recherche durable de nourriture, procurée par l’emploi de ce distributeur, respecte parfaitement la physiologie du cheval et son bien-être. Enfin -et ceci est important également- le cheval bénéficie des effets favorables de l’ingestion de la nourriture au sol, dans une position elle aussi physiologique et adaptée à l’éthologie.

Un nouveau mode de distribution des aliments
Les stéréotypies sont des comportements adaptatifs destinés à réduire l’ennui…ou à pallier certains malaises © L.Bataille

C.S : En limitant l’ennui, assiste-t-on à une diminution des tics d’écurie ?

Dr. L : Pour moi, les tics ne sont pas des maladies, mais des adaptations du cheval à la douleur consécutive à des ulcères digestifs, qui sont dûs, souvent simultanément et à des degrés divers, à l’ennui, au stress, à une ingestion rapide et importante d’aliments concentrés et éventuellement à des douleurs d’autre origine.
ll n’est donc pas étonnant que les chevaux qui tiquent soient nettement plus sujets aux coliques, qui ont souvent elles-mêmes pour origine des ulcères digestifs. Avaler de l’air, tiquer à l’appui, se balancer d’un membre antérieur sur l’autre, manger de la paille, du bois, du fumier, des écorces, de la terre, du sable ou du crottin, ne suffit pas en soi à déclencher des coliques. Pour le cheval, tics et pica ne sont pas un passe-temps contre l’ennui, mais seulement une manière d’éluder des souffrances digestives.

C.S : Pour vous, les ulcères d’estomac font donc partie des maladies d’origine comportementale ?

Dr. L : Dans toutes les espèces animales supérieures comme chez l’homme, les stress, qui sont des stimuli exacerbés par un environnement mal vécu, déclenchent des réactions internes excessives : décharge d’adrénaline, accélération cardiaque, augmentation de la tension artérielle, augmentation de la glycémie. Si les stress se succèdent trop fréquemment, ces réactions deviennent quasi-permanentes et amènent fatigue, hypertension artérielle, hyperglycémie, baisse de la résistance aux infections, retards de cicatrisation. Les divers organes, en fonction de ces agressions chroniques vont se dégrader et perdre progressivement leurs fonctionnalités. Lorsque le stress devient chronique, ces perturbations le deviennent également et amènent un vieillissement prématuré.
L’ulcère résulte d’un déséquilibre entre les facteurs d’agression (sécrétion acide) et les facteurs de défense de la muqueuse.
En outre, la douleur provoquée par l’ulcère (de même que toute autre douleur) constitue un facteur de stress, et aggrave donc les ulcères. Toute activité aidant à faire oublier la douleur, même partiellement, sera donc bienvenue. (C’est d’ailleurs pourquoi il est bénéfique d’injecter des antalgiques et de faire marcher un cheval présentant des coliques).

Un nouveau mode de distribution des aliments
Le cheval est fait pour passer de longues heures à se nourrir, en ingérant de petites quantités, et…le nez au sol ! © L.Bataille

C.S : Vous évoquez l’ingestion rapide des aliments concentrés comme cause d’ulcères gastriques ?

Dr. L : En effet, le mode d’alimentation est également très important, et nos méthodes sont à revoir. Dans la nature, le cheval ingère lentement sa nourriture, et si celle-ci est sèche, telle que l’herbe d’été ou les pailles et brindilles en hiver, le mâchonnement permettra la production d’environ 1 litre de salive par kilo de matière sèche ingérée en 1 à 2 heures.
La consommation de 2 kg de concentrés, souvent en moins de 30 minutes (malgré certains artifices tels que les pierres ou galets dans l’auge) génère moins d’un tiers de litre de salive, alors qu’il en faudrait plus de 2 litres pour obtenir la dilution idéale pour la digestion et favoriser la prédigestion des amidons (sucres).
Chez le cheval, le contenu trop sec dans l’estomac ne provoque pas la soif, et l’estomac, pour diluer le bol alimentaire, doit en plus des quantités normales, sécréter un supplément de plus de 2 litres de suc gastrique, à l’origine d’une augmentation considérable de l’acidité de l’acidité gastrique.

Outre l’effet néfaste sur une paroi gastrique déséquilibrée, cette acidité provoque une ouverture prématurée du pylore (zone musculeuse entre l’estomac et le duodénum) et le passage dans le duodénum et l’intestin grêle d’acides et d’aliments insuffisamment prédigérés.
Comme la muqueuse de l’intestin grêle est beaucoup moins résistante aux acides que celle de l’estomac, il peut apparaître rapidement des ulcères du duodénum (partie haute de l’intestin grêle). La douleur favorise des spasmes de la musculature intestinale, se traduisant cliniquement par des coliques qui se déclenchent sous l’effet d’un facteur aggravant : autre stress ou douleur, introduction d’un nouvel aliment, changement d’environnement, de compagnon d’écurie….

C.S : Cette ingestion trop rapide d’aliments concentrés a-t-elle d’autres effets ?

Dr. L : L’autre effet pervers de cette ouverture prématurée du pylore est le passage dans l’intestin grêle d’aliments non prédigérés par la salive et le suc gastrique. Les lamelles d’amidon constitutives des grains ne sont pas séparées, ce qui empêche par exemple l’action des amylases pancréatiques (enzymes destinées à digérer le sucres). De même, les protéines mal coagulées résistent aux protéases (enzymes destinées à digérer les protéines) de différentes origines. Ces éléments vont se retrouver en grande quantité dans le caecum, dont l’unique fonction est la digestion de la cellulose par des bactéries cellulolytiques. Ces nutriments mal digérés bloquent donc la digestion de la cellulose. De plus, les amidons et les protéines qui les composent sont dégradés par une a utre flore bactérienne locale en ammoniaque, méthane (à l’origine de coliques gazeuses) en acide lactique, histamine et toxines diverses, qui sont la cause essentielle, selon leur concentration dans le sang, de la congestion des pieds et des engorgements des membres.
Lors d’ingestion rapide de concentrés, un apport conséquent de foin est toujours bénéfique parce qu’il apporte dans le caecum de nombreuses fibres de cellulose qui protègent les amidons et protéines non digérés dans l’intestin grêle d’une dégradation bactérienne trop rapide, et limitent ainsi les effets indésirables.

C.S : Vous privilégiez l’ingestion des aliments au sol…

Dr. L : Dans la nature, le cheval mange au sol, et sa physiologie est faite pour cela. Donner du foin au râtelier ou des concentrés dans une auge à mi-hauteur sont des non-sens entérinés par des centaines d’années d’élevage équin, lorsque la rareté cyclique des aliments d’hiver obligeait à éviter en écurie le gâchis par piétinement ou par souillures. De plus, les quantités d’aliments concentrés distribuées étaient bien plus faibles, pour des animaux plus rustiques, moins sensibles aux stress.
Manger sur le sol procure au cheval de nombreux avantages : la mastication dans cette position naturelle pour broyer les éléments ligneux et les imprégner de salive se fait latéralement. Ceci limite le nombre de mouvements de mâchoire d’avant en arrière qui peuvent faire retomber l’aliment au sol. De plus mouvement de mastication d’avant en arrière, bouche à l’horizontale, favoriserait l’apparition des surdents.
D’autre part, dans cette position, la musculature de l’œsophage est fortement sollicitée pour remonter le bol alimentaire, contre la pesanteur, vers l’estomac. Au contraire, cette musculature s’atrophie los d’une ingestion alimentaire se faisant en hauteur car le bol alimentaire progresse vers l’estomac par simple gravité.
Faute de musculature œsophagienne suffisante, les obstructions œsophagiennes sont plus fréquentes et passent moins facilement d’elles-mêmes, d’autant que le cheval garde alors la tête basse.

J’insiste sur un élément qui me paraît capital qui a une portée pratique pour le calier : lors de l’ingestion de la nourriture au sol, le poids de la tête tend le ligament nuchal, depuis la nuque jusqu’au garrot, favorisant la tension du ligament supra épineux, qui unit toutes les vertèbres dorsales et lombaires entre le garrot et le bassin. Ceci permet d’éviter l’ensellement et surtout beaucoup de dorso-lombalgies (fréquemment non détectées) qui occasionnent principalement une gène lors de la monte. Et aussi une douleur constante...fortement ulcèrogène !

Un nouveau mode de distribution des aliments
Une mangeoire vide ? Non, un moyen de distribuer la ration de manière très progressive, ce qui permet de se rapprocher des habitudes alimentaires naturelles du cheval. © P. Lescroart

C.S : Quels résultats avez-vous obtenus ?

Dr. L : Après un an d’essais, les principaux résultats obtenus sont suppression de tous les tics, la guérison des ulcères gastriques ou duodénaux, l’absence d’obstructions œsophagiennes et de coliques, la diminution des engorgements des membres et des dorso-lombalgies.

C.S : Voyez-vous des avantages dans d’autres domaines ?

Dr. L : Il y a déjà un intérêt immédiat : le cheval nourri avec ce distributeur est utilisable à tout instant, car il n’est plus nécessaire d’attendre la fin de la digestion de l’aliment concentré comme lors de distribution ponctuelle avec ingestion rapide.
Le distributeur peut aussi éviter des mises à l’herbe thérapeutiques.
J’ai aussi l’intime conviction que beaucoup de chevaux, en particulier ceux souffrant d’ulcères digestifs latents ou de dorso-lombalgies discrètes, améliorent rapidement leurs performances, répondant mieux aux ordres du cavalier, et que beaucoup de chevaux éviteront une réforme trop précoce pour arthrose ou autres problèmes articulaires s’ils utilisent ce mode d’alimentation.
Concernant ces problèmes articulaires, la mauvaise digestion des aliments concentrés favorise une congestion au niveau des pieds, souvent invisible, mais dont souffre le cheval, comme une personne portant des chaussures trop petites. Ceci le prédispose à prendre des positions antalgiques modifiant l’aplomb et l’angulation des articulations, ce qui favorise, à plus ou moins long terme, l’apparition de pathologies des membres tels qu’engorgements articulaires, vessigons, arthroses, pouvant nécessiter en particulier des soins spécifiques de maréchalerie orthopédique.
Parallèlement, la diminution du piétinement et de l’ingestion de litière diminue l’inhalation de poussières à l’origine de problèmes respiratoires (emphysème notamment) et le bien-être obtenu permet d’augmenter la résistance du cheval aux infections.
Au total, ce sont moins de frais de médicaments, de dentisterie, d’ostéopathie, de maréchalerie, d’urgences vétérinaires, moins de mortalité et de réformes prématurées, plus de souplesse dans l’utilisation du cheval. Ce système amène une meilleure prise de conscience que, chez le cheval, le bien-être est synonyme de santé, d’économies et de performances.

C.S : Quelles sont les éventuelles objections que vous rencontrez ?

Dr. L : Les soigneurs, par peur de la nouveauté et du changement d’habitudes, avancent parfois des contre-arguments sans valeur réelle, tels que l’investissement multiplié par le nombre de chevaux, la perte de temps à remplir l’appareil, la mise d’une auge dans le box, la grande taille de l’auge, la petite taille du box, l’existence de l’auge au mur qui ne servira plus, l’incertitude sur les capacités du cheval à comprendre l’usage du distributeur, la peur que cela énerve le cheval au lieu de le détendre, qu’il y ait de la compétition entre chevaux au paddock ! Ou bien ils estiment qu’il n’y a pas de problèmes justifiant de changer leur méthode…
Une fois acquis le geste de remplissage du distributeur, le peu de temps utilisé se retrouve largement dans la diminution du temps passé à des soins médicaux divers, à l’affouragement et au renouvellement de la litière : dans le box, le cheval, occupé toute la journée à utiliser le distributeur dans son auge, piétine moins et fait souvent tout son crottin dans l’angle opposé.
Doit-on alors attendre un incident médical, une réforme prématurée, le retrait d’un programme d’entraînement, ou le renoncement d’un engagement en compétition, pour enfin accepter les progrès que peut apporter ce nouveau mode d’alimentation ?

En pratique

PIPOLONO XXL
PIPOLONO XXL ©P.Lescroart

*Le distributeur contient un maximum de 3,5 litres d’aliment concentré, grain, granulés ou flocons, et il est très facile, en quelques secondes et seulement, l’aide des deux mains, de choisir l’ouverture adéquate que le cheval le vide en 3 à 9 heures environ selon le réglage. L’appareil dispose en effet de 4 possibilités d’ouvertures : 8 trous, 4, 2 ou 1, et pour chaque choix, les trous peuvent être ouverts à 100%, 75%, 50% ou 25% selon la nature de l’aliment concentré choisi.
*Pour un cheval ayant sur son temps d’éveil, 2 heures d’activité et de soins, 2 heures d’ingestion de 3 kg de foin et 2 fois par jour 30 minutes par repas de 2 kg de concentrés, il reste 11 heures, souvent laissées à l’ennui ! Le but sera alors de faire consommer les 4 kg de concentrés en 12 heures, grâce à deux remplissages de 2 kg du distributeur, réglé sur 6 heures environ d’utilisation à chaque fois.
*Le distributeur d’aliments s’utilise au sol. Le cheval peut le faire rouler directement sur le sol, mais il y a alors un risque de perte d’aliments dans la paille ou de souillure des aliments par la terre ou le crottin. L’idéal est donc de placer le distributeur dans une auge ronde qui sera mise dans un angle du box, ou au milieu du paddock ou du pré.
*L’emprise de cette auge dans un coin du box, inférieure à 1 m², ne constitue aucune gène pour le cheval, même si son box est petit et qu’il a l’habitude de s’y coucher.
*Fabriqué dans un matériau en plastique très résistant, l’appareil est robuste. Il ne contient aucun élément fragile et dispose de sécurités pour que le cheval ne puisse l’ouvrir. En un an de tests, il n’y a eu ni casse ni incident. Le cheval comprend très vite comment utiliser l’appareil.

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6 commentaire(s) »

orphee :
Le 15/01/2010 à 10h52

Article très intéressant mais pourriez vous nous dire où se procurer ce distributeur, j'essaierais volontiers. Merci.

crapin :
Le 16/01/2010 à 19h40

bonjour. super intéressant mais ou peut on se procurer cette article merci de nous donner les coordonnés cordialement

oney :
Le 24/01/2010 à 19h45

Oui, c'est vraiment un mode révolutionnaire et ma jument qui a fait des coliques à Noël se porte vraiment bien.
Avant elle était tjs ballonnée, en seulement 8 jours elle n a plus de gaz et me semble mieux.
Je l ai trouvé sur www.pipolino.eu
A plus

jalisca :
Le 26/02/2010 à 15h41

Il y a beaucoup d'évidences, basées sur l'observation des chevaux dans leur seul milieu naturel (vaste espace, sans intervention de l'homme) que nous oublions ou méconnaissons trop souvent, nous propriétaires de chevaux modernes! Pourtant, c'est très simple en regardant un peu plus attentivement... en prenant le temps de le faire tout au moins...

Tout en étant évident, ce système est intéressant mais comment faire dans des prés/paddocks où plusieurs chevaux cohabitent ? Comment gérer sur ce temps d'alimentation rallongé les problèmes posés par les dominances et les différences de rations ? Chez moi, j'attache tout le monde le temps de la ration de grains pour que les dominés/lents/à-grosse-ration puissent manger sans être inquiétés par les dominants/rapides/à-mini-ration!

marie :
Le 25/03/2010 à 23h07

Tous les articles concernant l'alimentation sont vraiment super !
J'ai une question pour ceux qui ont déjà ce système, pouvez-vous dire quelle est la taille maximale des trous ? est ce que les flocons ne risquent pas de rester coincés dedans ?
Merci !

lipica :
Le 20/05/2012 à 22h04

Une amie a du mettre son Haflinger au régime et ce système permets moins de frustration avec la nourriture
Nous l'avons trouvé mais en forme de balle
Il a du foin (au sol :-))et est sur copeaux mais ça ne l'empêche pas de fouiner les copeaux pour attraper la moindre petite partie de nourriture
On dégage un coin du box de copeaux et il joue avec...
Il faut tester la nourriture que vous y mettez mais c'est bien pensé!
Super article!

Article publié le 16-05-2009

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