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Gwendine et le Maître-Jean

Un conte d’Amélie Tsaag Valren


N°49 Déc/Janv. 2014
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Pour ce numéro de Noël, Amélie Tsaag Valren, qui a récemment publié le Bestiaire fantastique chez Terre de Brume, nous offre un conte équestre original, librement inspiré des légendes bretonnes autour des chevaux et des lutins… Un conte à chuchoter au creux de l’oreille des enfants, ou à confier à ceux qui commencent à lire tous seuls.

Il était une fois une ferme de Bretagne, au temps où le cheval s’effaçait, face à des chevaux-vapeur aux roues énormes - que l’on appelle tracteurs. Dans cette écurie travaillait le Maître-Jean. Quand le fermier oublie de bouchonner sa vieille jument, de nettoyer le box ou de donner à boire aux bêtes, le Maître-Jean fait tout à sa place.

Il travaillait à l’écurie, mais à vrai dire, personne ne le voyait jamais. Avec ses pattes de bouc, ses oreilles pointues et son gilet tout vert, rafistolé de pièces chipées dans des boîtes-à-couture, le Maître-Jean effrayait bien des gens. Le curé du village l’eût vu, qu’illico il l’aurait banni à grands signes de croix. Car le Maître-Jean n’est pas un humain. En français, on l’appelle un lutin. En Breton, du pays où il vit… Moestre Yan ou Korrigan.

Personne ne le voyait jamais, mais la petite Gwendine dépose chaque soir une coupelle de lait pour le Maître-Jean. Sur la porte du box de la Rouanez, la veille jument alezane de sa famille. Parfois, elle y ajoute un bout de gâteau, du kouign-amann. Elle sait déjà fort bien le fabriquer, avec une livre de beurre, un peu de sucre, un peu de farine, et encore du beurre, et encore du beurre, et du beu... Les lutins l’adorent, comme le lait. Mais malgré toutes ses attentions, Gwendine n’a jamais, jamais entr’aperçu le moindre bout d’oreille, la moindre patte fourchue, le moindre morceau de tissu vert. Elle n’a vu, comme ses parents, que des nœuds dans la crinière de la vieille Rouanez, le jour où ce coquin lutin veut galoper un peu. Il est beaucoup trop petit pour la selle des humains. Il se fait des étriers dans la crinière, et s’assoit derrière les oreilles de la jument. Là encore, on a bien retrouvé la Rouanez en sueur au matin, mais personne n’a vu le lutin !

Gwendine et le Maître-Jean
Illustration © L.Vargas

- Pourquoi le Maître-Jean se cache ? Il ne nous aime pas ? 
Et sa mère lui répond, comme chaque soir, que le chat a bu le lait et mangé le gâteau, qu'il n'y a pas de lutin dans cette écurie. Qu’elle ferait mieux d’écouter son maître d’école, plutôt que de courir après le Maître-Jean. Gwendine n’est pas d’accord. Les chats n’osent pas toucher à l’assiette des lutins et ça, elle le sait bien. Ils s’y connaissent tellement en magie, les lutins, que le chat finirait grillé en hot-dog – ou en hot-cat ! - s’il osait pointer un micropoil de sa moustache près de l’assiette du Maître-Jean !

- Que vais-je lui offrir ce soir, avec sa coupelle de lait ? 
Puisque Noël approche, pourquoi le Maître-Jean n’aurait-il pas un cadeau extraordinaire ? Bien plus extraordinaire que le gâteau et le lait ! Son gilet vert tout déchiré fait de la peine à Gwendine. Elle lui tricote un pull, à la même taille que celui de sa poupée. Et pour attraper ce lutin, la voilà qui tartine de farine toute l’entrée de l’écurie.

Le Maître-Jean viendra, il y marchera, je saurais ainsi d’où il vient et où il va, en suivant la trace de ses pas. Je pourrai déposer son pull à l’entrée de sa maison, pas plus grande qu’un trou de souris ! 

Elle avait le courage d’attendre, Gwendine, malgré ce froid de l’hiver. Misère, le marchand de sable a vite fait de l’attraper, et de l’envoyer dans sa couette de plumes d’oie ! Au matin suivant, il ne reste plus trace de farine : le vent d’hiver a tout balayé. Qu’à cela ne tienne, Gwendine en remet et elle veille, et elle veille comme la veille. Une fois de plus, le marchand de sable l’attrape, avant que la grippe ne l’agrippe ! Et le vif vent d’hiver disperse sa farine aux quatre coins de la Bretagne.

Il en faut plus pour la décourager, Gwendine ! Comme la veille et l’avant-veille, elle disperse la farine autour de la porte du box, et veille près de la vieille jument Rouanez. Mais cette fois, elle s’appuie contre le bois de l’écurie et se pince pour rester éveillée. A minuit pile, pas une seconde de plus, pas une seconde de moins, le Maître-Jean s’en vient. Il marche sans se soucier de la farine, avec ses oreilles pointues, ses pattes de bouc et son gilet vert tout abîmé ! Il regarde la coupelle de lait avec un grand sourire, et porte dans ses petites mains une herbe étrange, que Gwendine n’a jamais vue ni dans les champs ni dans la forêt. Il la tend à la vieille jument Rouanez, qui la mange goulûment. Voilà que la jument se met à parler – oui, à parler ! Avec le Maître-Jean.

Gwendine repense à la vieille jument, qu’elle a abandonnée aux portes de l’atelier du père Noël dans sa précipitation. Elle l’attend sagement, et penche sa tête alezane qui grisonne

Vieille Rouanez, comment te sens-tu ? 
- Bon Maître-Jean, j’ai un suros à la l’antérieur droit, un caillou sous le postérieur gauche, et mes rhumatisme font mal… 

Aussitôt le lutin s’affaire et s’affaire, tant et tant que le suros disparaît et que le sabot gauche est proprement curé. Gwendine laisse échapper un cri de surprise :

- Vieille Rouanez, tu parles ? 
Le Maître-Jean s’assoit sur la croupe de la jument, et répond à la place de celle-ci :

- Autrefois les Animaux parlaient. Et les Hommes les comprenaient. Ils ne parlent maintenant plus qu’à minuit. Encore faut-il qu’ils mangent l’herbe-qui-fait-parler-les-bêtes ! Personne ne te l’a dit ? 
- Non personne, répond Gwendine. Maître-Jean, j’ai un cadeau pour toi. Pour te remercier de tout ce que tu fais à l’écurie !
Et Gwendine tend au lutin le petit pull qu’elle lui a tricoté.

- Malheureuse ! Il ne faut jamais offrir de vêtements à un Korrigan ! Me voilà forcé de partir !
Le Maître-Jean se saisit du pull, et disparaît en moins de temps qu’il n’en faut au vent d’hiver pour souffler une seule fois et disperser la farine. Reste la vieille Rouanez, qui réchauffe Gwendine par son souffle à la bonne odeur de foin. Bientôt le marchand de sable saisit la petite fille, et la dépose dans son lit de plumes d’oie.

C’est le matin du 24 décembre et le lutin est parti, ce lutin qu'elle adore et qui soignait si bien la Rouanez ! Gwendine s’en veut. Si seulement la vieille jument pouvait lui dire où est le Maître-Jean ! Elle a beau lui poser et re-poser la question, l'alezane ne répond rien. Et ses parents trouvent bien curieux qu'elle parle à une jument, puisqu'il est bien connu que les animaux ne parlent pas.

- Bien sûr ! Il me faut l’herbe-qui-fait-parler-les-bêtes.
Toute la journée, elle bât les champs et la forêt à la recherche de l’herbe, ne se reposant que le temps d’une soupe chaude à midi. Alors que le soleil est mangé par la nuit, elle découvre à ses pieds cette petite herbe de rien du tout. 

Ses parents ont beau lui conseiller de rester sagement dans son lit après le dîner de Noël, et de ne pas guetter, la petite Gwendine repart dans l’écurie. Et elle veille, veille, comme la veille et l’avant-veille et l’avant-avant-veille. Au premier coup de minuit, elle donne l’herbe-qui-fait-parler-les-bêtes à la vieille jument Rouanez.

- Vieille Rouanez, dis-moi où est parti le Maître-Jean ?
- Gwendine, répond la jument, je peux t’y conduire. Mais je suis si vieille… et ce voyage sera si long ! Interminable même, pour une enfant comme toi ! Si tu le souhaites, monte sur mon dos, et n’en descends pas tant que j’avancerai. Tu n’auras, pendant ce voyage, ni faim ni froid ni sommeil.

Aussitôt, la petite fille agrippe la crinière terne de la Rouanez. Et la jument s‘enfonce dans les ténèbres de la nuit de Noël. Sur son dos, Gwendine traverse la pointe du Finistère, la-fin-de-la-Bretagne-où-finissent-les-terres, en forme de trident. Puis la pointe de l’Angleterre, les Cornouilles, où vivaient des pirates mais aussi Jack le tueur de Géants. Puis le Pays de Galles, où les gens n’ont pas la maladie du même nom ! Puis les Midlands, en anglais le pays du milieu. Et plus loin le Yorkshire – d’où viennent ces petits chiens qui tuaient les rats dans les galeries minières autrefois. Et Newcastle, avec ses rues étroites qu’on appelle des chares. Puis… la mer. Ou l’océan, l’océan et encore l’océan ! Gwendine trouve le temps long. La neige remplace l’eau, elle le trouve encore plus long ! Elle connaît chaque poil du pelage, chaque crin de la crinière et de la queue de la Rouanez, presque par cœur. La jument était d’un bel alezan de feu, mais avec l’âge, sa tête a blanchi et son pelage est rêche. Gwendine brûle d’envie de descendre de la jument, ou de lui dire de retourner dans sa ferme en Bretagne. Après un temps infini qui s’ajoute à un temps infini, une tache brune se détache au loin, dans un pays de neige. La tache brune devient une immense bâtisse, où s’affairent toutes sortes de lutins semblables au Maître-Jean. Gwendine veut descendre, mais elle se souvient de l’avertissement de la Rouanez. Elle n’en fait rien tant que la vieille alezane ne s’est pas immobilisée à l’entrée de cet étrange atelier.

- Tu peux mettre pied à terre.
- Vieille Rouanez, tu parles même s’il n’est pas minuit ?
- Ici, les heures et les jours ne comptent plus. Nous sommes au temps où l’on pouvait se parler quelle que soit l’heure, puisqu’il n’y a plus d’heure. Va.

Ce n’est pas une mince affaire, pour la petite Gwendine, de retrouver son Maître-Jean parmi ces milliers de lutins ! D’autant moins que ces petits êtres ont leur logique. Ou plutôt, leur absence de logique. Ils ne te disent jamais ce que tu veux savoir. Ils disent droite à la place de gauche, ici à la place de là-bas, en haut à la place d’en bas. Et puis, Gwendine les dérange en plein travail, occupés qu’ils sont à charger toutes sortes de cadeaux sur un grand traîneau ! Celui du Père Noël…

Le Maître-Jean tient justement un paquet au-dessus de sa tête, un exploit pour ce lutin pas plus gros qu’une souris. Gwendine le reconnaît au petit pull rouge qu’elle lui a tricoté.

- Maître-Jean !
- Gwendine ! Je suis désolé de t’avoir parlé si durement. C’est aux lutins comme moi de créer des cadeaux pour les humains. En échange, je ne demande jamais plus qu’un peu de nourriture et du lait. Depuis que les chevaux ne vivent plus dans les fermes à cause du tracteur, il n’y a plus de travail pour nous autres les lutins d’écurie, et les humains nous oublient. Alors nous venons dans l’atelier du père Noël, pour l’aider à fabriquer des jouets. Je ne peux pas revenir dans ton écurie, où il n’y a plus de chevaux. Et toi, tu dois rentrer pour recevoir mon cadeau.


- Comment ça, plus de chevaux ? s'inquiète Gwendine Et Rouanez ?

Gwendine repense à la vieille jument, qu’elle a abandonnée aux portes de l’atelier du père Noël dans sa précipitation. Elle l’attend sagement, et penche sa tête alezane qui grisonne.

- Je suis trop fatiguée pour le retour. Grimpe sur le chariot du Père Noël, ses rennes ont plus vifs que moi. Tu seras à la ferme en un rien de temps.
- Et toi, la Rouanez ?
- Je reste ici. Quand un autre cheval vivra où je vivais, tu te rappelleras comment faire pour lui parler.

- Je ne peux pas t'abandonner ! Tu sais tellement de choses, la Rouanez... tu sais le goût de mille herbes. Tu entends trotter une souris à cent mètres. Tu vois même dans la nuit, quand nous ne voyons rien. Et dire que nous te faisions tirer la charrue, sans jamais t'avoir écouté nous parler !

La jument embrasse la petite fille au milieu du front, et répend une dernière fois sa bonne odeur de foin.

- Puisque je te le demande, Gwendine, laisses-moi ici. Il n'y a plus d'avenir pour nous autres chevaux de trait, à la feme. 

Gwendine prend place sur le chariot du père Noël, derrière huit rennes si vifs qu’elle voit à peine les pays défiler. Dans sa course, l’homme en rouge lui dit que tout naît, vit, meurt, et puis renaît un jour. Beaucoup de grandes personnes ont oublié le sens premier de la nuit de Noël. C'est la renaissance après la plus longue nuit de l'année. Le soleil qui mangera peu à peu les ténèbres, jusqu’au 21 juin. C’est pour cela que le père Noël et les parents réconfortent les enfants, dans ces moments difficiles où la nuit et le froid règnent. Pour cela que l'on y reçoit des cadeaux.

Gwendine se réveille dans sa couette aux plumes d’oie, le matin du 25 décembre. Ses parents, qui n’ont jamais vu le Maître-Jean, sont étonnés d’avoir trouvé le box de la jument Rouanez complètement vide au petit matin. Ils sont encore plus étonnés par le petit cheval en bois apparu sous le sapin, et que personne n’a demandé au père Noël. Ni Gwendine, ni eux. Il est sculpté si finement qu’aucun homme ne saurait en faire de pareil. Seule une fée le pourrait. Ou bien... un lutin.  Il a quatre hautes balzanes, et une large liste blanche, comme la vieille Rouanez.

Longtemps, bien longtemps, la ferme de Gwendine est restée sans chevaux. Alors qu’elle était devenue mère, et même grand-mère, elle a racheté un, et puis deux, et puis trois chevaux Bretons. Trois chevaux comme la Rouanez, des alezans avec des listes en tête et de grandes balzanes toutes blanches. Si un enfant leur donne l’herbe-qui-fait-parler-les-bêtes à minuit, ils ont des milliers d’histoires à lui raconter.

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Article publié le 21-12-2013

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