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Equitation et lois du conditionnement

Par Frank O. Ödberg,
Professeur d’éthologie à l’Université de Gand (UGent, Faculté des Sciences Vétérinaires)
et à l’Université Libre de Bruxelles (VUB, Faculté de Psychologie)
et Léopold Gombeer,
Directeur technique de l’Académie Belge d’Equitation.


N°7 Février 2010
3 Commentaire(s)
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Il est important dans la recherche d’une vérité de distinguer les connaissances empiriques de celles vérifiées par les méthodes scientifiques. Il est malhonnête d’habiller les premières d’habits scientifiques afin d’augmenter leur crédibilité.
Des assertions fantaisistes sont parfois formulées en employant une terminologie issue des sciences. Cela se produit hélas de plus en plus pour des raisons idéologiques ou commerciales. Le monde équestre n’y échappe pas. Nous nous proposons de « revisiter » les principes équestres académiques en y apportant un éclairage scientifique.

Il règne en général une méconnaissance du comportement du cheval. Il serait bon de remédier à cet état des choses, mais cela ne justifie pas certains écarts qu’on observe dans le monde de « l’équitation éthologique ». Faisons clairement la distinction entre la chimie et l’alchimie, entre l’astronomie et l’astrologie.
Ceci dit, ce n’est pas une raison d’ignorer systématiquement les connaissances empiriques. Un vieux palefrenier a passé plus de temps en compagnie de chevaux que la plupart des éthologistes étudiant cette espèce. Il aura parfois mal interprété le comportement, mais l’observation est réelle et garde toute sa valeur. Aux scientifiques d’écouter son discours de manière critique, de l’interpréter et éventuellement d’y puiser de l’inspiration pour du travail expérimental.

Equitation et lois du conditionnement
Naipe monté par Léopold Gombeer. © Yves Müller

L’étude scientifique des processus d’apprentissage date du début du 20ème siècle. L’école de Pavlov a découvert – en fait accessoirement, par sérendipité, en étudiant la digestion – les réflexes conditionnés, et les « behavioristes » américains ont codifié le conditionnement opérant. Cela n’a évidemment pas empêché les hommes d’exploiter depuis des siècles ces mécanismes de manière empirique, consciemment ou inconsciemment, dans leurs rapports avec l’animal ou entre eux.

«L’assiette est une aide particulière : elle est la liaison entre les aides impulsives et les aides de retenue»

Lorsqu’on étudie l’histoire de l’équitation on se rend compte qu’il y a toujours eu des différences individuelles quant au tact équestre et au maniement du cheval. Il est symptomatique que beaucoup de maîtres, et ce depuis Xénophon, se plaignaient du niveau, selon eux, lamentable de l’équitation à leurs époques respectives ! Cependant, il est possible de constater une tendance progressive de la renaissance jusqu’à l’époque baroque : le remplacement de l’anthropomorphisme par une connaissance de la psychologie propre de l’espèce et une transition de la coercition brutale à l’assouplissement et l’emploi d’aides les plus légères possibles. On peut considérer que depuis le 18ème, et en partie le 19ème siècle, l’essentiel est dit. Et certains argumenteront que, depuis, certains théoriciens n’ont, au contraire, pas amélioré le bien-être des chevaux.
La thèse centrale du présent article est que beaucoup d’anciens avaient intuitivement très bien compris les lois de l’apprentissage tel que les scientifiques du 20ème les ont « redécouvertes ». Ces gens les ont donc exprimées avec les mots dont ils disposaient. Nous nous proposons donc de traduire les principes équestres académiques en termes scientifiques. Des termes anglais seront parfois employés, n’ayant, à notre connaissance, pas d’équivalent en français. Plusieurs collègues tels que McGreevy, McLean, Waran, Warren-Smith, ont dèjà traité de l’importance de la bonne connaissance des lois de l’apprentissage pour le dressage en général. Nous allons dans cet article nous concentrer sur quelques principes académiques de base.

Le principe de l’indépendance des aides

Le but de ce principe est que le cavalier ait un contrôle absolu des stimuli qu’il donne au cheval. Que s’il décide de donner le stimulus A, celui-ci ne soit pas accompagné (inconsciemment) par B et C. Plus parfait l’équilibre du cavalier, plus indépendantes seront les aides des mains, des jambes, de l’assiette. Cette dernière mérite quelques commentaires particuliers avant de passer aux concepts scientifiques.

L’assiette est une aide particulière : elle est la liaison entre les aides impulsives dont elle est l’expression la plus subtile, et les aides de retenue dont elle est le point fixe et l’appui du levier constitué par le buste. La main doit être l’expression la plus subtile des aides de retenue. Ce n’est pas à elle qu’incombe le rôle de résister, ce qui nuirait dangereusement à la qualité du contact, et donc à la légèreté et à l’équilibre en général. Ce rôle est davantage celui du buste, des épaules et des coudes. En assurant ce rôle de liaison, l’assiette est davantage le fléau de la balance qui établit l’équilibre. Son positionnement correct et subtil permet de maintenir cet équilibre lorsque les aides qui l’auront déterminé cesseront leur action. Elle facilite donc la descente de main et de jambe. Tous les maîtres, depuis des siècles, ont insisté sur l’importance primordiale de l’assiette. Il est impossible de bien employer les mains et les jambes sans une bonne assiette. Inutile de revenir en détail là-dessus ici : des centaines de pages y ont déjà été consacrées et tout cavalier se doit de s’instruire en lisant. Dans la pratique, que trop souvent les manèges n’investissent pas dans des heures de leçon à la longe avant de passer à autre chose est hélas un problème dû à des raisons multiples que nous n’analyserons pas ici.
Le principe de l’indépendance des aides résulte des notions scientifiques suivantes.

La discrimination des stimuli et l’overshadowing.

Le simple bon sens nous dit deux choses.
Premièrement, que si nous voulons que chaque stimulus provoque une réaction différente, l’animal doit pouvoir bien les distinguer. Si une pression des mollets doit induire par exemple, soit un mouvement en avant, soit un déplacement de côté (cession à la jambe), ou encore le piaffer, il sera nécessaire d’établir un langage clair pour le cheval. Par exemple la pression d’arrière en avant induira le mouvement en avant, la pression perpendiculaire le déplacement latéral, la combinaison avec le demi-arrêt aura un effet de rassembler etc…Plus le cavalier établira au cours du dressage des moyens de communication variés, plus subtile sera son équitation. En équitation académique, les aides fortes et visibles sont le reflet de l’incompréhension du cheval et donc de la piètre qualité de son dressage.

«Un stimulus est mieux identifié par le cheval s’il n’est pas accompagné d’autres stimuli»

Deuxièmement, plus un stimulus particulier est accompagné d’autres, moins de chances il y a qu’il soit clairement identifié, et que la réaction escomptée suive. Pour expliquer l’overshadowing il faut brièvement rappeler le schéma du conditionnement pavlovien. Employons l’exemple hyperclassique du chien qui apprend à saliver en entendant une sonnette. Certains stimuli, dits non-conditionnés (SNC) (par exemple de la viande), provoquent spontanément une réaction particulière (RNC) (saliver). Lorsqu’un autre stimulus, dit conditionné (SC) (par exemple une sonnette), précède suffisamment souvent le SNC, au bout d’un certain nombre de présentations, ils seront associés, et le SC provoquera à lui seul la RNC (qui alors change de nom et devient la RC). Notons que, s’il est en effet important que le SC et le SNC se suivent de près dans le temps, un facteur primordial est que le SC soit suffisamment fréquemment suivi du SNC, de préférence dans 100% des cas. Il faut que le SC « prédise » bien l’arrivée du SNC. La sonnette (SC) n’induira la salivation (RNC/RC) du chien que si elle est suffisamment souvent suivie de la distribution de nourriture (SNC). Des travaux expérimentaux ont démontré que si deux SC1 (sonnette) et SC2 (par exemple, la lumière) sont présentés simultanément, l’animal n’associera que rarement les deux avec la nourriture. D’habitude, un seul des deux sera associé. Imaginons qu’on désire associer SC1 avec le SNC. On court donc le risque que l’animal prête toute son attention au SC2 et l’associe au SNC. Il faudra alors déconditionner (un processus dont nous aurons l’occasion de parler dans un prochain article), ce qui parfois n’est pas aisé avec certains chevaux. Par exemple les pur-sang, chez lesquels il est beaucoup plus difficile de corriger des erreurs de dressage. Le tempérament peut interférer avec le conditionnement. La présentation de plusieurs SC peut induire la confusion, ce qui à son tour peut produire des réactions émotionnelles chez certains sujets. Cela interfère avec l’apprentissage par le manque de concentration et peut aussi diminuer le bien-être de l’animal.

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3 commentaire(s) »

eleonore :
Le 08/03/2010 à 19h20

article original et très intéressant! on attend la suite

yveskatz :
Le 19/03/2010 à 17h04

"C’est pourquoi nous sommes partisans du remplacement des blocs de béton que sont (nécessairement ?) les chevaux pour débutants par le cheval électronique (par exemple, Parcival, Peteris Klavins), surtout pour des questions de qualité d’instruction et éventuellement pour diminuer des problèmes de bien-être du cheval...."

Les simulateurs ne remplaceront jamais la mise en selle et le contact direct avec le cheval.
Parcival (que je connais assez peu) permet , si je ne m'abuse, d'apprécier la légèreté des aides du cavalier.
Le simulateur de PK, qu'il m'a été donné de tester , a pour but le plus important, à mon sens, d'inviter le cavalier à comprendre sa gestuelle corporelle et ainsi de mieux utiliser son corps pour converser avec son cheval.
Car on ne peut gérer l'équilibre de son cheval que si on est auparavant maître de son propre équilibre.
Mais l'un comme l'autre ne sont que des compléments à une mise en selle rationnelle; seule à même d'apprendre au cavalier à être à l'écoute de son cheval et de doser donc ses aides...

anna :
Le 04/04/2010 à 00h46

je suis d'accord avec "yveskatz": un simulateur ne remplacera jamais la complicité d'un cavalier et de son cheval

Article publié le 17-05-2009

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