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Le cheval désacralisé

Par Amélie Tsaag Valren. Responsable du Pôle des mythes et légendes de la Fédération Française Médiévale, membre de la Société de Mythologie Française.


N°55 Juillet/Août 2014
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Pendant toute son histoire, le cheval a été perçu comme un auxiliaire indispensable de l’homme, un animal sacré, voire un dieu vivant. La fin de son « utilité » au XXe siècle, associée à une époque orientée vers le matérialisme et la recherche du profit, ne pouvait qu’aller de pair avec sa désacralisation et un nouveau regard. Les conséquences directes en sont trop souvent une perte du respect de l’animal...

« Le cheval doit être sacralisé » : cette phrase d’Yves Riou dans un article sur les récents scandales en endurance, donne à réfléchir.
Des affaires de dopage en passant par le röllkur et les controverses autour du clonage, force est de constater que le cheval a subi une incroyable désacralisation dans certains milieux du sport, y compris parmi des civilisations chez lesquelles il revêtait jadis un statut à part.

Pégase
Bellérophon terrassant la Chimère monté sur Pégase. Médaillon central restauré d'une mosaïque romaine découverte en 1830 à Autun. Photo Wiki Commons

Les exemples de sacralisation du cheval sont trop nombreux pour être tous cités : sacrifice des chevaux dans l’eau par les Grecs pour obtenir fécondité des récoltes et victoires guerrières, cheval du vent comme allégorie de l’âme dans le bouddhisme tibétain, hippomancie (divination par le cheval) pratiquée aussi bien par ces derniers que chez les Celtes, les Perses ou les Germains, le mythe de Pégase, la légende du cheval-fée Bayard qui a laissé les traces de ses sabots partout sur le sol français… Des pèlerins venaient boire l'eau accumulée dans ces pas-Bayard pour obtenir des guérisons miraculeuses.

La vénération du cheval

Partout où il est connu, le cheval est historiquement sacré, divinisé, bien plus que n’importe quel animal. L’homme fait appel à lui pour la victoire à la guerre, pour de meilleures récoltes, pour influencer les conditions météorologiques...

Nous progressons dans la recherche de la performance sportive, l’optimisation de la nourriture du cheval, la génétique de l’élevage… pendant que d’autres domaines restent en friche

En Occident, le rationalisme met un terme à ces croyances dès le XVIIe, soutenu par la théorie de « l’animal-machine » énoncée par Descartes. Si bien qu’au XIXe siècle, elles ne perdurent plus que sous des formes très diluées dans le folklore paysan local, à travers des histoires de chevaux fabuleux. Les défilés de chevaux-jupons (comme le poulain de Pézenas) et les récits fantastiques racontés le soir à la veillée (comme celui de Lou Drapé) en représentent autant de survivances. Ces croyances sont bien plus que de simples traditions folkloriques distrayantes ou des « histoires racontées par les grands-mères aux enfants crédules ». Elles entretiennent un respect immédiat envers le monde animal, un respect que beaucoup de civilisations ont désormais perdu. Pierre Dubois qualifie cette forme de merveilleux d’« écologie de l’âme ». Considérer le cheval (ou n’importe quel autre animal) en tant qu'animal sacré ou divinité empêche de lui faire volontairement du mal, et de détruire son environnement (à l'exception notable du cas des sacrifices).

Malgré la disparition de ces croyances, la fascination reste. Les civilisations qui ont perdu la divinisation animale viennent parfois rechercher cette forme de sacré chez d’autres qui les ont conservées. Ainsi s’explique le grand succès du livre Les Chevaux du Sahara, publié au milieu du XIXe en France, et qui détaille les légendes du Maghreb autour du cheval Arabe.

Le cheval arabe
Le cheval arabe est considéré d’essence divine puisque la légende veut que Dieu l’ait créé en disant au vent du sud de se condenser. Ici, l’étalon Al Adeed Al Shaqab (Ansata Halim Shah x Sundar Alisayyah) © Al Shaqab

Ainsi s’explique aussi le succès des voyages et circuits touristiques vers les pays qui ont gardé une forme de croyance sacrée autour des animaux, Mongolie et Inde en tête. Et même l’association symbolique (bien que fausse) entre l’équitation éthologique et les Amérindiens, vus comme un peuple spirituel qui respecte les animaux. Notre civilisation occidentale souffrirait-elle d'un manque ?

Depuis les années 1990, des chercheurs de Newcastle ont réalisé des recherches sur le cerveau humain (la neuro-théologie), montrant que le besoin de croire en une ou plusieurs divinités (ou entités supérieures) est inscrit dans notre schéma mental. Les enfants croient spontanément que les animaux (mais aussi les objets et les astres) sont dotés d’un esprit, comme les gens, et doués de pouvoirs fabuleux… D’où l’expression consacrée « avoir gardé son âme d’enfant », pour définir la faculté à porter un regard émerveillé sur la nature. L'absence de sacré et de spiritualité à l'âge adulte s'apparenterait suivant cette théorie à une forme de carence ! Une carence que l'on cherche à combler par des voyages au bout du monde et en piochant chez d'autres cultures, alors qu'il suffirait parfois de porter un regard plus enfantin et plus émerveillé sur les animaux qui nous entourent...

Science sans conscience ?

La perte du statut sacré du cheval va de pair avec le progrès scientifique, l’un ne saurait aller sans l’autre ! Nous savons désormais énormément de choses sur le cheval. Sans aller jusqu’à dire qu’il n’a plus aucun mystère, il est désormais possible de manipuler ses gènes, de prédire la couleur de robe d’un poulain à naître, de le transformer physiquement par le travail et une alimentation adaptée, et même de le cloner. Le clonage représente l’ultime étape de la désacralisation animale, accompagné des questions de bioéthique qu’il soulève. Un animal qui peut être reproduit à l’identique par l’humain n’est d’évidence ni une divinité, ni sacré.

Poulain
De nos jours, le poulain est devenu un « produit »... Simple question de vocabulaire sans doute... mais n’est-ce pas symptomatique, à l’époque où l’on parle tellement d’animal de compagnie ? © Hans-Joachim Gross – Fotolia.com

La désacralisation est même perceptible dans le vocabulaire des éleveurs. Il y a un siècle, l’idée de parler d’un « produit » pour désigner un poulain de l'année ne serait venue à personne. Conséquence immédiate de l’entrée du cheval en catégorie « produit », les recherches sont beaucoup plus rapides dans les domaines d'application commerciale que dans les autres. Nous progressons énormément en recherche de la performance sportive, dans l’optimisation de la nourriture, dans l’élimination des maladies héréditaires, dans la génétique de la couleur des robes… pendant que d’autres domaines restent en friche, en particulier ceux qui ont un rapport au sacré et à l’Histoire. En France, Jean-Pierre Digard a plusieurs fois regretté que si peu de chercheurs s'intéressent au cheval d'un point de vue historique ou ethnologique. 

Notre civilisation sait cloner les chevaux, mais ignore encore des pans entiers de leur personnalité et de leur histoire évolutive. Nous ne savons pas jusqu’où va la finesse de leur perception (Hans le malin, un cheval connu pour être « capable de compter » en décryptant des micro-mouvements chez les Hommes, était-il un « surdoué » ?). Nous ignorons s’ils possèdent une sensibilité artistique (certains chevaux de dressage semblent réellement aimer la musique, par exemple). Nous ignorons aussi de quelle manière les chevaux sont capables de prévoir les tremblements de terre, et d'autres catastrophes naturelles. Autant de savoirs qui nous rappelleraient à quel point le cheval peut être extraordinaire...

Respect et amour du cheval : deux notions différentes ?

Pourtant, comme dit Jean-Pierre Digard, jamais le cheval n’a été autant « aimé » qu’à notre époque. Un cruel paradoxe, le voilà d'après lui aimé et non respecté… car selon J.-P. Digard, le respect et l’amour sont deux notions bien différentes, la première allant de pair avec la sacralisation et la connaissance de l'autre. L'amour du cheval est trop souvent devenu un amour égoïste. 
Une première étape serait de se mettre un peu plus souvent à la place du cheval lui-même. Enseigner aux débutants des centres équestres ce qu'il ressent avec un coup de sonnette dans les dents avant de le monter, rappeler que ce grand dadais d’une demie-tonne est assez sensible pour faire frissonner sa peau, lorsqu'il sent une mouche posée sur son dos... 

 

Protection animale
Se mettre plus souvent à la place du cheval lui-même... © D.R.

Et pourquoi ne pas intégrer quelques récits de mythes et de légendes au programme des galops, notamment pour les enfants, puisque ces récits incitent au respect de l’animal et de la nature ? Le succès des multiples histoires de « chevaux magiques » (Bella Sara, etc.) montre qu’aujourd’hui plus que jamais, la jeune génération est en quête de merveilleux.

L’Occident reste caractérisé par une absence croissante de spiritualité (à ne pas confondre avec la religion, qui est « un moyen » d’explorer la spiritualité) et une recherche effrénée du profit. Pourtant, l’empathie pour la souffrance animale n’a jamais été aussi grande. Il est temps que ce hiatus entre notre réelle empathie et certaines réalités de terrain cesse. En re-sacralisant le cheval, nous inciterons chacun à le respecter. Notre histoire commune n’en sera que plus belle.

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Article publié le 22-07-2014

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