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Les Grandes Ecuries de Chantilly : témoignage du passé et musée vivant !

Au sein du domaine de Chantilly, les Grandes écuries représentent l’une des « pièces maîtresses », un véritable chef d’œuvre architectural. Elles doivent leur création au mysticisme (ou à la folie des grandeurs) du prince Louis IV Henri de Bourbon-Condé. De tous temps dédiées à la célébration du cheval, les écuries renaissent au XXe siècle grâce à l’opiniâtreté d’Yves Bienaimé. La légende se poursuit désormais en s’ouvrant à l’Orient, puisqu’elles sont financées par S.A. l’Aga Khan.

Le domaine de Chantilly remonte au Moyen Âge, passant des mains des Laval à celles des Montmorency puis à la famille de Condé, qui en ôtent l’ancien aspect médiéval et lui impriment son fameux cachet Grand Siècle. Les Grandes écuries sont cependant bâties au XVIIIe

Dessin d’époque des Grandes écuries de Chantilly
Dessin d’époque des Grandes écuries de Chantilly. Les écuries font 186 m de long, et les ailes séparées par le dôme central mesurent 12 m de large pour 14 m de haut. Wikimédia Commons

A la gloire du Prince, du cheval et de la chasse

Les Grandes écuries sont le chef d’œuvre de l’architecte Jean Aubert, par ailleurs à l’origine de l’abbaye de Chaalis et du Palais Bourbon à Paris. Son architecture est d’une richesse extraordinaire, à laquelle s’ajoute une conception étonnamment moderne pour son époque. Au service des Princes de Condé, il supervise la construction des Grandes écuries de 1719 à 1740.

Le Prince de Condé n’hésitait pas à inviter à dîner sous la coupole des écuries Louis XV, le futur Tsar Paul 1er et Frédéric II de Prusse !

La première pierre est posée le 16 mai 1721, le reste est amené depuis des carrières situées sous la pelouse de l’actuel hippodrome de Chantilly. Mais Louis IV Henri de Bourbon-Condé ne voit pas les écuries de ses rêves achevées avant sa mort. Dans ses dernières volontés, il interdit à jamais de modifier l’architecture du bâtiment. Une décision respectée jusqu’à ce jour, qui explique (entre autres) la taille assez réduite de la piste de spectacle du musée vivant du cheval.

Vue d’ensemble des Grandes Ecuries
Vue d’ensemble des Grandes Ecuries de nos jours. Photo Wiki Commons

Une deuxième aile semblable à l’actuelle était prévue de l’autre côté de la route. Elle n’a pas vu le jour, mais l’arche de la porte Saint-Denis, qui devait relier les deux pavillons, témoigne de cette volonté. Longues de 186 mètres, hautes de 28, les écuries sont déjà plus vastes que le château de Chantilly lui-même ! Le prince de Condé fréquentait régulièrement les écuries de Versailles et souhaitait les siennes plus luxueuses encore.

D’après la légende, le commanditaire des travaux Louis IV Henri de Bourbon-Condé nourrissait un fort mysticisme. Il pensait se réincarner en cheval après sa mort, et fit bâtir des écuries dignes de son rang pour y être accueilli dans sa prochaine vie. S’il n’existe aucune source historique pour accréditer cette histoire, il s’agit à n’en pas douter d’un monument d’architecture, d’un projet démesuré, d’écuries parmi les plus grandes et plus belles de France… voire du monde.

Le groupe des « trois chevaux hennissant »
Le groupe des « trois chevaux hennissant » surplombe l’entrée du Musée vivant du Cheval. Le médaillon des armes du prince de Condé est entouré de trois fleurs de lys, évoquant la parenté royale. Photo Amélie Tsaag Valren

Elles accueillent entre leurs murs 240 chevaux et 150 chiens de vénerie (soit cinq meutes), mais aussi d’illustres personnalités comme Louis XV, le futur Tsar Paul 1er et Frédéric II de Prusse. Le prince de Condé était si fier de ses écuries qu’il n’hésitait pas à y inviter les grands de ce monde à dîner sous la coupole. Le reste du temps, les lieux servent à héberger chevaux et chiens de chasse, comme le rappellent un grand nombre d’éléments artistiques liés à la vénerie, avec une nette influence du mouvement artistique de « retour vers la nature ».

La forêt de Chantilly toute proche est un domaine de chasse très apprécié, suscitant la convoitise de la noblesse. Aussi, les chasses y sont-elles quotidiennes. Les veneurs sortent du bâtiment directement sur les pelouses de l’actuel hippodrome (qui n’existe pas encore à l’époque), par l’entrée du dôme central.

Au XIXe siècle…

L’architecture des Grandes écuries inspire de multiples autres lieux en Europe. Elles souffrent assez peu de la Révolution française, sans doute en raison de leur ré-utilisation militaire. Cependant, la famille de Bourbon-Condé ne s’en relève jamais. Exilé puis revenu sous la Restauration, Louis VI Henri de Bourbon-Condé restaure la tradition de la vénerie en 1830, mais le neuvième et dernier prince de Condé disparaît sans descendance. C'est son neveu et filleul le jeune Henri d'Orléans, duc d'Aumale, qui récupère l’important domaine. Il le modifie légèrement et le modernise, installant l’éclairage, le chauffage au gaz et remplaçant les anciennes stalles par des boxes.

Les stalles d’origine
Les stalles d’origine ont été réaménagées en boxes. Photo Jebulon / Wikimedia Commons, domaine public

Après la gloire de la vénerie, c’est l’hippisme qui entre aux Grandes écuries via l’anglomanie et la construction de l’hippodrome. Celui-ci est inauguré en 1834. L’idée est venue du duc d’Orléans, frère ainé du duc d’Aumale, qui au retour d’une chasse avait défié quelques gentilshommes sur cette pelouse bordant les Grandes Écuries et avait noté que le sol était d’excellente facture pour organiser des courses de chevaux. Ainsi naît le premier hippodrome de l’Europe continentale !

En 1897, Henri d'Orléans meurt à son tour veuf et sans descendance. Il lègue l’ensemble du domaine à l’Institut de France, sous la direction de la Fondation des Princes de Condé créée en 1886.

La création du Musée

Dès lors, ce site exceptionnel tombe plus ou moins dans l’oubli… Les Grandes écuries de Chantilly abritent un club d’équitation, qui tient son manège dans la grande nef. En 1978, un écuyer et gestionnaire jusqu’alors peu connu, Yves Bienaimé, propose un projet à l’Institut de France. Il vend sa maison et l’un des trois centres équestres dont il est propriétaire au nord de Paris pour investir dans les Grandes Ecuries de Chantilly, et y créer le Musée vivant du Cheval. Elles retrouvent ainsi leur fonction première, celle d’un lieu à la gloire du cheval. Yves Bienaimé et son épouse Annabel entament une patiente restauration du bâtiment.

Le 6 juin 1982, le site ouvre après cinq mois de travaux et présente déjà une importante collection d’objets, issus de dons ou de collections personnelles. Le musée vivant du cheval n’a investi qu’une partie des Grandes écuries pour créer les 31 salles d’exposition, mais il lui donne un essor considérable. La grande nef expose les différentes disciplines équestres (et le matériel lié), tandis que les boxes hébergent une quinzaine de chevaux (leur nombre montera jusqu’à une trentaine au fil des années) de toutes races, en particulier ibériques (Histoire oblige). La cour, qui hébergeait autrefois les chenils de vénerie, devient une carrière.

Statue de la Renommée
Le dôme des grandes écuries était surplombé d’une statue de la Renommée réalisée par Antoine Coysevox, semblables à celles qu’il a réalisées pour Louis XIV à Paris, Versailles et Marly. L’original a été fondu pendant la Révolution. © R&B Presse

Désormais l’un des lieux équestres les plus visités au monde, le Musée vivant du Cheval réussit son le pari de mêler art et pédagogie, rendant l’univers équestre accessible même aux non-initiés. Morphologie, histoire des races et du sport hippique, exposition de mors et de fers anciens et récents, plus d’un millier de tableaux, des chevaux de carrousel… le musée met en place ses célèbres spectacles (en particulier à Noël, pour les enfants) et collabore avec des artistes devenus désormais célèbres, notamment Marine Oussedik dont le premier livre d’art est publié aux éditions du Musée vivant du Cheval. Son exposition permanente est d’ailleurs restée visible jusqu’à la rénovation du musée en 2011.

Les grands travaux du XXIe siècle

Sophie Bienaimé prend la succession de son père puis en 2006, la gestion du site change complètement de mains. Jusqu’alors gérées indépendamment par l’Institut de France, les Grandes écuries rejoignent le domaine de Chantilly, sous la direction de Son Altesse Karim Aga Khan IV.

Dès lors, une importante campagne de restauration commence, avec un investissement de 50 millions d’€ pour la totalité du site. Celle du dôme des Grandes écuries représente une étape importante, avec notamment la rénovation des gradins. L’ambition est de rendre les Grandes écuries entièrement accessibles. A cette occasion, le Musée vivant du Cheval est complètement revu et modernisé, adoptant une nouvelle muséographie à l’esthétique résolument contemporaine.

Le prince réincarné ?

Le Musée vivant du Cheval reçoit en 2006 un invité d’exception : l’étalon Marwari Dilraj, premier cheval de cette race indienne aux oreilles recourbées à gagner l’Europe depuis l’Inde. Francesca Kelly l’a confié à Sophie Bienaimé pour le spectacle Sur la route de la Soie.

Cet étalon né au Rajahstan possède une forte personnalité. Il est déjà une légende en Inde, puisque nombre d’Indiens croient qu’il est la réincarnation du prince de Condé ! Dilraj ne doit saillir que des juments de sa race et ne peut être castré.
Deux siècles après la disparition de la famille de Bourbon-Condé, la boucle mystique se conclut sur un lien entre Orient et Occident…

Bibliographie 

  • Marc Gaillard, « Les grandes écuries de Chantilly » dans Monuments historiques, n° 167, 1990, p. 49-53
  • Amélie Lefébure et Yves Bienaimé, Chantilly. Grandes écuries, musée vivant du cheval, Paris, Gründ, 1984
  • Henri Lemonnier, les Grandes écuries de Chantilly et le style architectural des écuries aux XVIIe et XVIIIe siècles dans BSHAF, 1926, p ; 7-8
  • H. Prudent, « Les grandes écuries de Chantilly » dans L’Architecture, octobre-décembre 1912, p. 75-80

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1 commentaire(s) »

jeanmb :
Le 28/07/2014 à 14h37

«Dès lors, ce site exceptionnel tombe plus ou moins dans l’oubli… Les Grandes écuries de Chantilly abritent un club d’équitation, qui tient son manège dans la grande nef.»
Je trouve que vous expédiez cette période (de la fin du XIXème siècle à la création du Musée) comme s'il s'agissait d'un âge sombre et maudit! Ce «club d'équitation» n'était pas tout-à-fait rien, et après-guerre il était dirigé par le colonel Jousseaume et fut un centre important et même prestigieux de l'équitation en France, spécialement pour le concours complet.
Il se trouve aussi que c'est là que personnellement je me suis trouvé à cheval pour la première fois dans un manège couvert, mais quel manège!
L'épopée de ce club, certes, est encore à écrire, mais je la crois digne des lieux où elle s'est déroulée.

Article publié le 25-07-2014

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