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Chevaux territoriaux : histoire et perspectives d’avenir

Par Amélie Tsaag-Valren


N°57
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Un cheval pour travailler sur la commune ? Voilà tout juste 25 ans, cela semblait impensable. La municipalité normande de Saint-Pierre-sur-Dives a lancé cette idée folle en 1993 avec la percheronne Uranie, partant de presque rien : un adjoint au maire motivé, un tombereau bricolé et beaucoup de persévérance… Le succès médiatique et populaire d’Uranie et de son meneur a permis aux chevaux territoriaux d’essaimer dans toute la France, voire à l’échelle européenne...

L’histoire du « cheval territorial », selon l’expression désormais consacrée, est très récente puisqu’elle débute en 1993 à Saint-Pierre-sur-Dives, bourg de 4000 habitants entre Lisieux et Caen. Au pays d’Auge mais aussi celui des Jeux Equestres Mondiaux, dont le cheval a toujours fait intimement partie de l’identité. L’adjoint au Maire réfléchit à la mécanisation des outils des agents techniques. Un petit véhicule ? Surprise, le dit véhicule ne sera pas motorisé, mais hippomobile !

Pola
Pola, prématurément mise à l'écart de son rôle de cheval territorial... © DR

Un choix motivé par la différence de coût, mais pas uniquement : les petites réparations et opérations sur la commune demandent de fréquents arrêts. Le rythme du cheval apparaît plus adapté. Deuxième critère, l’aspect « typique du pays » dans cette localité touristique dont l’économie tourne déjà autour du cheval. L’étrange attelage est validé par le conseil municipal. Ce n’est pourtant pas gagné, car une partie des habitants perçoit le retour du cheval de trait comme rétrograde.

Après la gloire et la mise en lumière aux JEM, c'est la consternation : la mairie décide brutalement de cesser d'employer Pola, la jument municipale, à la rentrée de septembre

À l’époque, les acteurs de la commune sont en conflit avec la politique de sélection du Percheron menée au Haras du Pin (les croisements avec les étalons américains noirs et légers). Ils sélectionnent donc un Percheron gris relativement lourd. La première jument testée, Reinette, appartient à un marchand de bovins qui l’a débourrée sommairement. L’essai n’est pas concluant, Reinette provoque deux accidents qui la renvoient chez son éleveur. D’après l’enquête de l’ethnologue Bernadette Lizet, l’expérience hippomobile est « sauvée par des gamins » qui « courent partout dans les rues pour voir la jument ». Cela encourage la municipalité à persévérer, avec l’achat d’une seconde jument. Uranie a été repérée pendant le modèle et allures Percheron de Lisieux pour son calme. Après quelques tractations avec l’éleveur (l’un des derniers utilisateurs du cheval de trait en pays d’Auge), la Percheronne de 9 ans rejoint les services techniques de la commune, menée par Bruno Rible. Il faut alors retrouver des pratiques oubliées, car le dernier « cheval municipal » a été mis en retraite voilà trente ans !

Uranie aide à vider les corbeilles à papier, nettoyer les caniveaux, ramasser les déchets et promener les enfants en attelage. L’impact médiatique de ce qui n’était à l’origine qu’une petite expérience « de terroir » ou « de folklore », s’est révélé incroyable. La jument gris pommelé et son meneur passent à la télévision et dans la presse régionale ou nationale des dizaines de fois. L’attelage est pris en photo toute la journée, la jument attire les enfants qui viennent la câliner et la caresser par dizaines. C’est le rush à la mairie de Saint-Pierre-sur-Dives : maires et employés municipaux viennent se renseigner pour reproduire l’expérience chez eux. L’idée du « cheval territorial » est bien née, et elle essaime…

La reproduction de l’« expérience Uranie »

Le meneur d’Uranie, Bruno Rible, contribue à propager l’expérience par ses actions de promotion de l’attelage de loisir. En 1995, Uranie participe au Championnat départemental d'attelage des Chevaux de Trait. Le « premier prix en catégorie cheval municipal » peut prêter à sourire dans la mesure où le couple était tout seul dans sa catégorie… mais ce petit concours a définitivement posé les fondations du retour de la traction hippomobile en ville. En quelques années, Saint-Pierre-sur-Dives développe de nouvelles activités équestres. Dans la foulée, les villes de Rennes, Millau, Nouvoitou, Rambouillet, Cabourg, Grand Quevilly et Paris (au bois de Vincennes) lancent des expériences similaires. En 2003, le premier congrès national du cheval territorial est organisé à Trouville. Le premier championnat de France des meneurs territoriaux remonte lui à 2009.

En 2012, alors que plus de 200 communes françaises ont adopté un cheval ou prévoient de le faire, une enquête nationale est menée, concluant que le retour du cheval en ville s’inscrit « dans la démarche du développement durable ». Elle permet aussi une première définition officielle de ce fonctionnaire hors-normes, comme « cheval utilisé par une collectivité (en régie ou en prestation de service) afin d’assurer sur son territoire des missions de service public telles que : transport de passagers, ramassage de déchets, entretien d’espaces verts ou d’espaces naturels, prévention-sécurité… ».

Forces et limites du cheval territorial

Moins que son efficacité, c’est d’abord l’affectif qui fait partout le succès du cheval municipal. Tisseur de liens entre les habitants et les employés municipaux, il est aimé et l’on s’y attache. « Cheval patrimonial » de chaque commune, il en constitue très vite un symbole, dans des lieux où la vie animale et végétale est souvent malmenée. Il créé du bonheur autour de lui et suscite le respect : les automobilistes prennent des précautions avant de doubler un attelage, égards dont ils se passent volontiers en croisant un véhicule motorisé. En termes d’écologie, le cheval émet 35% de CO2 de moins qu’un véhicule, et il ne pollue pas.

La première limite à l’utilisation d’un cheval territorial semble bien être dans les compétences… le temps où chaque paysan savait mener son attelage est révolu depuis des décennies, rares sont les personnes disposant de solides compétences de meneur associées à une connaissance suffisante des soins à apporter aux chevaux.

Sharnaval
Le cheval en ville, un pari d'avenir... © DR

Classiquement, les palefreniers ne sont pas meneurs, et les meneurs formés uniquement à cela n’ont pas toujours des bases suffisantes en matière de soin. C’est cet aspect, notamment, qui a fait capoter l’expérience hippomobile des « maringottes » au Mont-Saint-Michel. La reconnaissance du métier de « cocher/meneur » est une façon d’y répondre.

La seconde limite réside dans le temps passé en préparation au début et à la fin de chaque journée, et pas seulement pour garnir et dégarnir... Uranie était sortie de son écurie à 7 heures 30, pour être prête au travail vers 10h – mais un cheval gris est particulièrement salissant ! La municipalité doit prévoir les frais d’alimentation, de ferrure et de vétérinaire. Enfin, le cheval territorial s’accorde très mal aux horaires de travail classiques des fonctionnaires : il faut pouvoir le nourrir et l’abreuver tous les jours… une limite vite dépassée dans le cas d’Uranie, que son meneur a considéré comme « sienne » : le week-end, sa famille s’est montrée aux petits soins pour la jument, et il a toujours trouvé quelqu’un pour s’en occuper en période de congés.

En terme de coût, l’enquête nationale de 2012 l’a évalué à:

  • 3 600 € en moyenne pour l’achat du cheval.
  • 5 300 € pour chaque véhicule hippomobile.
  • 1 500 € par an en frais de vétérinaire et de ferrure courants.

Des frais d’acquisition et de fonctionnement clairement inférieurs à ceux d’un camion.

Avec Pola, une page d’histoire se tourne…

Uranie a depuis été mise à la retraite, remplacée par Pola de Nesque, une autre jument percheronne. Au total, l'expérience hippomobile à Saint-Pierre-sur-Dives s’est poursuivie sous cinq mandats de maires différents, qui tous ont maintenu le cheval municipal comme une tradition locale. Les enfants l'adorent toujours, et Pola fait régulièrement du ramassage scolaire. La jument fait aussi des passages remarqués sur le village des Jeux Equestres Mondiaux, montrant à tous l'utilité du cheval de trait dans ces travaux municipaux. 

Mais après la gloire et la mise en lumière des JEM, c'est la consternation : la mairie de Saint-Pierre-sur-Dives décide brutalement de cesser d'employer sa jument municipale à la rentrée de septembre. Le conseil municipal du 30 décide de donner Pola à « quelqu'un qui saura bien s'en occuper », et refuse même d'envisager de la garder à la retraite. Les habitants ont créé une pétition pour s'opposer à cette décision.

Du côté des autres communes, le développement des chevaux municipaux contribue à sauver l’élevage du cheval de trait, qui souffre toujours beaucoup d’après les dernières statistiques de la filière. L’enquête nationale en conclut qu'« il semble avéré que l’utilisation territoriale des chevaux peut être une alternative, ou au moins un complément à l’emploi de l’énergie mécanique au service des communes, que ce soit en milieu urbain ou dans leur périphérie. On a ici un moyen, certes modeste, mais efficace, de pérenniser les races menacées de disparition en mettant à profit les qualités physiques et comportementales du cheval dans la cité ». Les échecs, peu nombreux, sont le plus souvent le résultat d’un manque de préparation et de connaissance du cheval. Un bilan plus que positif, pour ce qui n’était à l’origine qu’une idée folle !

Sources

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1 commentaire(s) »

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Le 01/11/2014 à 16h26

Cela c'est une bonne réflexion . La bonne connaissance de son activité, de son environnement , ses chevaux observation disponibilité et patience.Je suis Meneur en Tourisme Equestre formée par des Maîtres de l'Art de l'Attelage tel "Hommage à lui M Cazier Charpentier," & M BoxBerger ah les chevaux qui se mirent dans les glaces des autocars et du vent des Alpilles .J'ai pendant près de 20 ans travaillé et attelé mes 2 Mérens .Ainsi aguerrie de connaissances j'ai pu servir les Communautés de Communes ponctuellement pour des Père Noël,Marchés de Noël, des démonstrations d'attelage ,prestations pour les handicapés, mariage portage débardage et balades, patrouilles équestres forestières.Un petit film pour FR3 ("les femmes ont toujours raison") Que de bons moments toujours encadrés de sécurité d'attention, de travail et d'entrainement. Mais comme tout évolue tout ce modifie, plus question de s'octroyer une routine statique.Hélas j'ai perdu par indélicatesse d'une apprentie palefrenière mon cheval "école" plébicité par les Haras d'Uzès lors d'une démo d'attelage à 4.Mon autre cheval 28 ans en forme mais pature gentiment . Pour ne pas perdre mes acquis je me suis à tort ou raison resituée vers deux autres Mérens deux jeunes juste formés et instruits à la discipline dont un a participé à des concours mais tout change -remise en question obligatoire, l'environnement a évolué plus de véhicules (j ai fait installé un panneau "Cheval"pour traverser et circuler en sécurité)L'humilité est de mise il faut s"éduquer comme au début.Réapprendre à observer, à soigner surveiller ses habitudes installées.Le Meneur doit être un "Homme" (ou femme) de cheval avertie.C'est ce que m'ont appris mes maîtres.Hors mis un ami celui qui me fit connaitre les guides, Autour de moi je ne vois pas beaucoup de vrai "Meneur" . Je suis entre parenthèses avec mes 2 jeunes que je travaille en selle , à pied tant que nous n'aurons pas la bonne complicité 'nous sommes ensemble depuis peu'sachons être patients. La bucolique "calèche" attelée à un gros pépère souvent Comtois n'est pas carte postale. Force est de constater que le cheval est vraiment formidable, téméraire, il doit s'adapter dans ce monde citadin qui n'est pas le sien -Nono dans le 06 brave avec sa trotteuse les rues de Nice au côté du TGV (ce n'est pas un illuminé juste qu'il a longuement travaillé sa jument et es un "Homme " de cheval aguerri.Juste un petit commentaire pour signifier que les Mairies ne veulent pas de bobos mais exigent d'une part une bonne RCP (normal) mais demandent parfois des prestations au delà les chevaux ne sont pas des "machines" ni des chevaux de "guerre" fini les travaux des mines .Le cheval mérite tel un bon salarié des repos une bonne utilisation dans une harmonie et une belle osmose.Candidate au métier de Meneur à Versailles, le Maréchal Ferrand avise sur l'utilisation des chevaux-impossible de les séparer tellement ils étaient mal employés seul le bizness. Alors il y a eu un final quelle cause ??? J'ai revu mon engagement car je devais utiliser mes chevaux et ma voiture . Les soigneurs,les meneurs hélas subissent l'autorité .Certaines communes attirées par cette belle activité persuadées du bien fondé certes n'hésite pas à "fournir" largement sans les connaissances profondes et précaution d'usage chevaux harnais voitures et Meneurs non diplômés.Et puis hop tout s'envole et les chevaux restent sur leurs "bras" il faut trouver un hébergeur quand on a été abusé dommage pour le contribuable qui a tout perdu et les Meneurs qui bien formés compétents, respectueux se trouvent évincés d'une attention. Cela dévoile un peu la réflexion imposée par des modes qui se révèlent éphémère. Dommage !!! pour les bons élèves .Le cheval n'est pas un jouet ni une mécanique pas plus une phobie ou lubie .Tout Comme nous réfléchissons sur sa belle vie de cheval .Remerciements de bons loyaux services et bons comportements parfois imposés.
Alors il y a du boulot .et de la patience

Marie-France

Article publié le 27-10-2014

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