Accueil » Protection Animale

L’économie équestre en berne, les chevaux en souffrance…

Par Amélie Tsaag-Valren


N°58
1 Commentaire(s)
Imprimer cet article
Les dernières statistiques de la filière viennent tristement confirmer ce que l’on pressent depuis des mois. Un encaissement difficile de la TVA, des statistiques moroses, des budgets resserrés et une baisse de l’élevage... Des problèmes qui conduisent à prendre les chevaux en otage pour en faire des victimes de la crise économique. Mais la jeune génération semble bien décidée à changer les choses. Analyse et enquête.

« Baisse, repli, recul »… les dernières statistiques de la filière équestre ressemblent à la longue énumération d’une déprime chronique. Seules les enchères de galopeurs s’envolent et tiennent le haut du pavé, creusant de plus en plus l’écart entre un milieu d’élite internationalisé qui ne connaît pas de crise, et le reste du monde équestre français en souffrance. Personne n’est épargné, surtout pas les chevaux qui voient s’effriter là leurs derniers remparts de protection...

Filière équine
© shfotography - Fotolia.com

Nous avions malheureusement anticipé les abandons dès l’an dernier : entre le refus de l’abattoir et celui d’un équarrissage trop coûteux, certains propriétaires choisissent d’abandonner leurs chevaux dans la nature. Alors que les annonces du type « donne cheval contre bons soins » étaient rarissimes voici une dizaine d’années, elles fleurissent aujourd’hui sur les sites d’échanges et de ventes entre particuliers, parmi les chats, chiens et lapins nains.

Les associations de protection animale ont toutes, sans exception, enregistré des hausses de demandes d’accueil

Le coût de l’équarrissage et des soins conduit à considérer les chevaux âgés « non mangeables » comme dépourvus de toute valeur autre qu’affective. Et leurs propriétaires se montrent de moins en moins regardants sur l’acquéreur.

Les abandons de chevaux en hausse

La tentation d’une fraude pour tirer quelques sous lors d’une revente illégale à l’abattoir est grande. Ce n’est certainement pas en y envoyant un plus grand nombre de chevaux que le « problème » sera réglé. Ne serait-ce que parce qu’un grand nombre de ces mêmes propriétaires refuse résolument l’abattoir. Ils préfèreront garder leur cheval à tous prix, le relâcher dans la nature en dernière extrémité pour lui laisser « une chance », plutôt que de l’envoyer à une mort certaine. Inutile de blâmer « l’irresponsabilité » ou de prétendre « éduquer » les propriétaires de chevaux : la société a changé.

Les cas d’abandons de chevaux
Les cas d’abandons de chevaux se sont multipliés pendant l’année 2014. © kyslynskyy - Fotolia.com

Jusqu’à ces dernières années, les cas d’abandons de chevaux étaient eux aussi très rares. En 2014, ils se sont multipliés. Début octobre, un cheval âgé et affamé a été découvert près d’une zone industrielle toulousaine. Il ne se passe pas un mois sans que des groupes de chevaux en souffrance soient signalés chez des propriétaires n’ayant plus les moyens de s’en occuper. Laetitia Bos, présidente du CHEM (centre d’hébergement des équidés maltraités) s’inquiète du « phénomène nouveau » que représente la saisie de chevaux directement chez leurs éleveurs et des centres équestres.

Conséquence mal anticipée de la hausse de la TVA sur les pensions : de plus en plus de personnes tentent d’héberger leurs chevaux chez elles, même sans connaissances préalables ni terrains adaptés. C’est la porte ouverte aux accidents et à la souffrance. Et l’on ne parle pas des prestations de pension « au noir », forcément devenues plus nombreuses.

Les associations de protection ont toutes, sans exception, enregistré des hausses de demandes d’accueil. Les frais d’hébergement se montent en moyenne à 200 € par mois et par cheval. Des frais qui, rappelons-le, sont couverts par les dons d’adhérents et de sympathisants eux aussi victimes d’un contexte économique difficile. Reha Hutin, présidente de la Fondation 30 millions d’amis, est très claire : « Les gens préfèrent abandonner leur cheval que de le faire euthanasier, pour éviter les frais d’équarrissage ». Le CHEM en a recueilli 450 sur les trois dernières années. Nous n’avons pas cessé d’interpeller sur l’urgence que représente une réglementation des tarifs d’équarrissage (ou un retour à la gratuité, puisque l’équarrissage est rendu obligatoire) pour protéger les chevaux.

Les centres équestres accusent le coup

Les avis sont plus partagés sur les centres équestres. Ces structures multipliées depuis trente ans, parfois de façon anarchique, n’ont pas toujours les connaissances ou la volonté suffisantes pour garantir le bien-être des chevaux. Il n’y a donc aucune raison de s’inquiéter de la fermeture de centres équestres dont le fonctionnement ne témoignait d’aucun respect animal, avec une exploitation ouvrière et une revente à l’abattoir sitôt l’âge de la retraite arrivé… Toujours est-il que la baisse de fréquentation des pratiquants d’équitation représente une nouveauté, jamais vue depuis trois décennies. Sans surprise, le nombre de licenciés pour 2014 devrait être inférieur à 700 000. On parle d’ « année noire », les pertes tournent entre 10 et 20 %. De nombreux gérants on la sensation que l’Etat français tente d’« éradiquer leur filière ».

Au banc des accusés, l’équitaxe évidemment, et pas seulement… La réforme des rythmes scolaires a dégarni les rangs des équitants le mardi soir et le mercredi matin, pour surcharger d’autres créneaux déjà très pris. Ce qui signifie davantage de chevaux nécessaires pour le même nombre de clients, une augmentation du coût horaire et des postes qui disparaissent. Les centres équestres ne bénéficient pas de l’aide aux « activités périscolaires », qui concerne plutôt les salariés des collectivités – ou ceux qui utilisent des bâtiments. Les stages de perfectionnement en période scolaire sont désertés, faute de budget.

Centres équestres et propriétaires de chevaux
Centres équestres et propriétaires de chevaux sont pénalisés par une conjoncture dont les chevaux, à leur tour, font les frais. © Andrea Arnold - Fotolia.com

L’heure est à la débrouille et le bien-être du cheval n’est pas au centre des préoccupations. En témoigne une nouveauté, « louer à des marchands de chevaux pour éviter d’avoir à acheter » - ce qui permet évidemment aux centres équestres de se libérer de la « contrainte » que représente la gestion de la fin de vie du cheval. 

Et l’élevage continue sa chute… au profit de la filière viande !

Côté élevage et commerce, les importations souffrent, les prix baissent et le milieu du poney traverse une très mauvaise passe, avec 13% de saillies en moins par rapport à l’an dernier. Les poneys de sport (Connemara et PFS) sont les plus touchés.

Les prix de vente stagnent ou diminuent. Seules les mises à la reproduction de trotteurs sont en hausse marquée, et ce n’est pas une bonne nouvelle puisqu’elles sont habituellement réglementées pour éviter une surproduction – ce qui n’évite pas un destin funeste à des milliers de trotteurs réformés. Le Selle français et le Camargue forment les deux races de selle qui le plus en recul cette année – il semble que la politique d’élevage du SF « tout en croisement » ne fasse pas l’unanimité, comme en témoigne la récente communication de l’ANSF sur le label des origines 100 % françaises. Côté trait, c’est disons-le, catastrophique. 15% de mises à la reproduction en moins cette année, avec une hécatombe chez le trait breton (- 23%) et le Percheron (- 31%).

Conséquence, avec une TVA restée à 5,5 % sur les reventes à l’abattoir, ces derniers font le plein… alors que les structures ne sont pas adaptées aux chevaux, occasionnant des souffrances en tout genre, comme n’a pas manqué de le signaler l’OABA (Œuvre d’Assistance aux Bêtes d’Abattoir).

Quand la science-fiction ouvre un parallèle terrifiant

La crise favorise ce système bâti sur « l’ignorance qu’a la main droite de ce que fait la main gauche », ici l’ignorance qu’ont les équitants et propriétaires de chevaux en période de crise du destin final de leur animal s’ils sont forcés de le vendre. Les experts en communication ont promis des « sas de blanchiment » pour chevaux avant l’abattoir, sous forme de prés fleuris et de belle vie avant une mise à mort sans souffrance, un petit coup de pistolet puis s’en va... Ce n’est là qu’un énorme mensonge emballé dans du papier à fleurs. Dans les pays où des entreprises d’abattage font transiter des chevaux, rentabilité économique oblige, les animaux sont tout simplement engraissés sans aucun soin, parqués par dizaines sur des espaces réduits où ils se battent, blessures et maladies n'étant pas rares (voir par exemple l'enquête de L214 au Canada et au Mexique). Seules les associations de protection reconnues garantissent un réel bien-être au cheval, et elles sont déjà surchargées.

Les chevaux de trait
Les chevaux de trait connaissent une baisse catastrophique de la mise à la reproduction. © Wikipédia

Ce décalage entre la réalité et la fiction réconfortante devient la porte ouverte sur le pire… Un roman de science-fiction prospective, Eternity Express (du philosophe et cogniticien – expert en intelligences artificielles Jean-Michel Truong) offre un parallèle terrifiant. En voilà un résumé : dans une Europe en crise, les Etats n’ont plus les moyens de payer les retraites des gens. Une grande campagne de communication est alors promue auprès des jeunes retraités pour leur vanter Clifford Estates, un lieu idyllique avec golf, tennis et plats fins servis trois fois par jour. En réalité, les retraités sont discrètement euthanasiés pour que les actifs n’aient pas à supporter le coût de leur retraite. Aujourd’hui, la seule « barrière » subsistant entre la justification de l’envoi des chevaux à l’abattoir et ce que nous raconte ce roman est celle de l’espèce… car l’histoire et la justification de la mise à mort sont exactement les mêmes : la rentabilité économique ! Notre société a accompli d'énormes avancées en matière de reconnaissance du droit des animaux. Est-il juste, est-il éthique de revenir sur ces avancées en favorisant leur mise à mort ? 

Le sauvetage de la jument Sarah

Dans ce contexte morose, la volonté de changement semble provenir de la jeune génération. Que les jeunes de France soient en révolte contre un avenir perçu comme sombre n’est un secret pour personne… Ils sont de plus en plus nombreux à s’engager dans un combat pour le bien-être animal et la biodiversité. Avec très peu de moyens et pas toujours des connaissances suffisantes, mais une bonne volonté presque inébranlable. Dernière réussite en date, le cas de la jument Sarah, rebaptisée Eywa. Elle a été sauvée par deux jeunes filles provençales de 20 ans, qui ont répondu à une annonce « donne chevaux cause déménagement » et créé une chaîne de solidarité sur Facebook. La reprise d’état de la jument de 21 ans s’est révélée spectaculaire. L’histoire a été citée par de nombreux médias nationaux.

Ce cas est loin d’être isolé. Mais pour une jument sauvée, combien de chevaux sont cachés dans des mouroirs ou abattus dans des conditions génératrices de souffrance ? Là encore, les propositions des « experts » de la filière se sont révélées déconnectées des réelles attentes, en particulier de celles des jeunes. Des jeunes qui pour la plupart rejettent l’hippophagie (elle perdure essentiellement chez les personnes de plus de 50 ans), l’abattoir et la souffrance animale. Qui sait, la solution à la crise du monde équestre pourrait bien venir d’eux...

Lisez le journal sans restriction :

Abonnez-vous à Cheval Savoir pour seulement 29€ !
(31$ US. 38$ Canadien; 35 Franc CHF)

S’abonner à Cheval Savoir, c’est :

  • bénéficier de la lecture des numéros à paraître
  • avoir un accès permanent et totalement gratuit à la Bibliothèque d’Archives en ligne, soit plus de 2000 articles parus ! Des dizaines de milliers de pages de lecture, l’équivalent de plusieurs centaines de livres sur tous les sujets équestres ! Ce qu’aucun autre magazine ne pourrait vous offrir…
Cliquez-ici pour vous abonner à Cheval Savoir

Ce que vous ne lirez pas ailleurs

Si vous êtes déja abonné au journal, cliquez-ici pour vous identifier

1 commentaire(s) »

thierryfuss :
Le 08/12/2014 à 17h28

Il n'y a pas de crise dans le monde équestre, cela serait un épiphénomène limité dans le temps.C'est bel et bien un problème structurel d'une filière restée sourde aux évolutions du monde qui l'entoure, rien n'a changé ou presque en un siècle alors qu'on ne mange plus les chevaux et que l'on ne s'en sert que pour les loisirs.
La solution ne viendra pas que des jeunes mais d'une prise de conscience de la filière que sa survie à moyen terme est en jeu!
Thierry Fuss pour Ecurie2020

Article publié le 28-11-2014

Postez un commentaire !

Prénom (requis)

Email (requis)

Votre commentaire