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Les chevaux de Rubens

Par Amélie Tsaag-Valren


N°59
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Le nom de Pierre-Paul Rubens, à la fois peintre, diplomate et négociant, associé à une production baroque incroyable par son abondance et son souci du détail, n’est pas toujours synonyme de peinture équestre. Pourtant, ses animaux dégagent une puissance émotionnelle jamais atteinte avant lui, en particulier grâce à leurs têtes. Les chevaux de Rubens forment aussi un précieux témoignage de l’« ibéricomanie » équestre.

Peter (Pierre, en français) Paul Rubens naît dans le Saint Empire romain germanique en 1577, d’une riche famille flamande protestante qui a fui les persécutions religieuses des Pays-Bas espagnols. Baptisé puis élevé dans la foi catholique, il s’initie à la peinture dès l’âge de douze ou treize ans, en recopiant des tableaux de Véronèse. Il reçoit une éducation latine et humaniste classique, dont l’équitation ne semble pas faire partie. De 14 à 21 ans, il devient apprenti chez les plus grands peintres flamands de son époque : Tobias Verhaecht, Adam van Noort et Otto van Veen entre autres.

Autoportrait de Rubens
Autoportrait. 

En 1598, il est reconnu comme peintre indépendant par la guilde de Saint-Luc, puis il part pour Rome trois ans plus tard, en 1601. Pendant son premier séjour italien, il s’emploie à recopier les œuvres des grands maîtres, entre autres celles du Titien. Sa première œuvre équestre voit le jour deux ans plus tard, à la faveur d’un voyage en Espagne.

Le Portrait équestre du duc de Lerme (1603)

Le jeune peintre est envoyé en mission diplomatique à la cour du roi Philippe III d’Espagne. Il y rencontre le duc de Lerne, qui lui commande vraisemblablement ce portrait équestre. Très inspiré des œuvres du Titien, le portrait équestre du duc de Lerne devient une référence en la matière. Ce tableau forme le premier réel travail équestre de Rubens, parmi une longue série de robustes chevaux ibériques aux crins ondulés, souvent gris. Le souci du détail va jusqu’au respect du sens d’implantation du pelage, et à la suggestion d’une liste en tête prolongée par un ladre, avec un épi ! On devine une observation très fine du cheval gris qui a servi de modèle : veines apparentes, présence de zébrures et de châtaignes sur les membres…

Portrait équestre du duc de Lerme
Portrait équestre du duc de Lerme. 
Détail du portrait équestre du duc de Lerme
Détail du portrait équestre du duc de Lerme. Ce portrait équestre magistral est pourtant une œuvre « de jeunesse », puisque Rubens le réalise en 1603 à l’âge de 26 ans. Fierté et douceur… 

Le tableau n’est pourtant pas exempt de défauts. Les pieds – en particulier l’antérieur droit - présentent visiblement un problème de conformation, et le genou de l’antérieur gauche a une forme curieuse. Ces défauts de la partie inférieure du tableau s’oublient cependant face à l’incroyable intensité du regard de ce cheval aux naseaux grands ouverts. Un regard empreint de douceur et de fierté, que notre ibérique gris pose directement sur ses spectateurs. La présence de ce cheval en vient presque à effacer celle du duc ! Pourtant, ce portrait équestre ne tranche pas dans l’ensemble avec ses prédécesseurs : le cavalier y apparaît en position de contrôle absolu sur sa monture, dans la droite lignée d’une époque où se pratique assidûment le dressage classique.

Saint Georges terrassant le dragon (1606-1608)

Le combat de Saint Georges contre le dragon représente un thème chrétien populaire de l’époque, symbole de la victoire du Christianisme sur le paganisme. Ce tableau est la commande d’une église génoise, alors que Rubens est de retour en Italie. Poursuivant dans la lignée initiée par le portrait équestre du duc de Lerme, le peintre flamand offre ici au cheval une importance considérable, jusqu’à en faire le sujet principal du tableau.

Saint Georges terrassant le dragon
Saint Georges terrassant le dragon. 

L’imposant alezan occupe toute la largeur de la toile en diagonale, tournant son regard vers le spectateur, tandis que le saint regarde son adversaire, le dragon, en s’apprêtant à l’achever. Par rapport aux autres chevaux de Rubens, celui-ci possède deux particularités : sa robe alezane aux crins lavés et ses abondants fanons. Bien que la crinière reste ondulée à l’ibérique, Rubens semble avoir voulu représenter sciemment un cheval de modèle lourd. Les membres sont particulièrement solides et forts, la monture dégage un incroyable sentiment de puissance, de fougue et de noblesse.

Détail de la tête du cheval Saint Georges terrassant le dragon
Détail de la tête du cheval de Saint Georges terrassant le dragon.

La crinière évoque un brasier – rappelé par la couleur rouge du harnachement et de la cape du cavalier, participant au sentiment de fougue et de puissance contenue. Cabré et écumant, l’alezan surprend encore par la douceur et la tranquillité de son regard. La découverte d’un dessin préparatoire a permise d’en apprendre plus sur la technique employée par Rubens pour peindre les crins. Il utilisait vraisemblablement l’extrémité en bois de son pinceau pour griffer des lignes dans sa peinture encore fraîche, créant ainsi l’impression de mouvement des crins ondulés. Par ailleurs, la position de l’alezan semble attester que Rubens avait déjà une bonne connaissance des airs de Haute école. Il ne cessera jamais de s’y intéresser et de perfectionner ses représentations.

Dressage classique, chasse et batailles

Parmi les nombreux sujets qu’il a traités (portraits, paysages, scènes religieuses, scènes historiques et mythologiques), Rubens est connu pour s’être intéressé à la chasse, accordant une grande importance aux représentations d’animaux prédateurs chassés par des cavaliers : loups, lions, crocodiles, léopards, et même un hippopotame. Sans aller jusqu’au style naturaliste, sa connaissance des différentes morphologies animales est étonnante pour son époque.

Chasse au crocodile et à l’hippopotame
Chasse au crocodile et à l’hippopotame. Entre 1615 et 1616.

Malgré la volonté manifeste de représenter des personnages exotiques (reconnaissables à leurs turbans), les chevaux sont toujours de modèle ibérique. A noter, la présence d’un pie et d’un isabelle (ou bai clair). La robe pie se rencontrait couramment chez les ibériques au début du XVIIe, comme l’attestent de très nombreux autres tableaux.

Souvent, ses chevaux se cabrent au-dessus de la scène, le regard tranquille et concentré. Rubens reprend le modèle du cheval alezan de Saint Georges dans certaines œuvres de chasse. Tous ces tableaux ne sont pas à 100 % de lui : il dispose d’un vaste atelier où de nombreuses personnes l’aident à les exécuter. Il se désintéresse notamment des portraits et des « petites » œuvres de commande, pour se concentrer sur les grandes scènes de chasse, de mythologie ou de batailles historiques.

Passage moins connu de sa vie, il représente un cheval nu de l’école de dressage espagnole vers 1612. Malheureusement, le tableau original est irrémédiablement perdu lors d’un incendie en 1945. Il représentait un ibérique gris, assez proche de celui du duc de Lerme, exécutant une pesade. Pas de sentiment de liberté : soumis aux ordres de son maître, le cheval obéit au bâton, symbole de commandement, que tient ce dernier dans sa main droite. Cette œuvre a elle aussi une influence majeure sur ses scènes de chasse, puisqu’il reprend souvent la pose de la pesade.

Chasse au tigre
Chasse au tigre. 

Détail de la chasse au tigre, vers 1616. Cet ibérique gris est classique des chevaux de Rubens : crins ondulés, port de tête altier, regard concentré et tranquille malgré l’action et la douleur (le tigre lui plante ses griffes dans la croupe), pose en pesade.

Scène de bataille dans la Rome antique
Scène de bataille dans la Rome antique. 

Scène de bataille dans la Rome antique, reprenant presque exactement la même pose en pesade. On retrouvera encore cette pose dans le tableau La bataille d’Anghiari.

Cette obsession pour les figures du dressage classique s’inscrit parfaitement dans le contexte de l’époque. Rubens, qui semble être un témoin privilégié des exercices aux airs relevés (sans être lui-même cavalier), voit probablement le cheval comme le compagnon de pouvoir indispensable des nobles, utile et beau dans la soumission contrôlée. En lui accordant de l’importance sur d’infimes détails anatomiques, c’est d’abord la maîtrise de l’homme sur la force animale qu’il souhaite célébrer.

Tableaux mythologiques

Rubens réalise enfin des tableaux mythologiques et religieux, permettant en principe de s’affranchir de certaines contraintes réalistes. Sa représentation de la chute de Phaéton, vers 1604 ou 1605, se prête à des chevaux mythologiques fiers et rebelles. Le mythe grec de Phaéton raconte comment ce fils du dieu solaire Hélios insista pour conduire le char de son père. Malgré les tentatives du dieu pour l’en dissuader, il finit par céder et confie le char du soleil à son fils. Mais les chevaux, reconnaissant dans la main de Phaéton celle d’un étranger, n’en font qu’à leur tête et sèment le chaos. Zeus foudroie alors Phaéton d’un éclair pour rétablir l’ordre.

La Chute de Phaéton
La Chute de Phaéton. .

La Chute de Phaéton, vers 1604-1605. Egalement une œuvre de jeunesse, puisque Rubens n’affiche que 27 ou 28 ans lors de sa réalisation.

La Chute de Phaéton
Détail sur la tête du cheval gris, en haut à droite de La Chute de Phaéton. 

Il exprime la révolte ou du moins la colère : salières froncées, yeux écarquillés, bouche écumante, bride enlevée, cabré dans une possible tentative de cracher son mors… curieusement, ses oreilles pointent en avant alors que Rubens avait probablement déjà connaissance de cet indicateur de l’humeur chevaline…

La Chute de Phaéton
Détail du cheval en bas et à gauche du tableau de La Chute de Phaéton. 

… car l’animal présent en bas et à gauche du tableau couche bien visiblement les siennes, exprimant sans doute possible sa colère !
Presque vingt ans plus tard, Rubens réalise deux tableaux mythologiques sur le thème de la délivrance d’Andromède par le héros Persée. Il propage une erreur très fréquente à l’époque : dans la mythologie grecque, Persée n’a jamais chevauché Pégase. C’est l’Ovide moralisé, un manuscrit médiéval tardif, qui a semé cette confusion.

Persée et Andromède
Persée et Andromède. 

Avant le XXe siècle, ce tableau de Persée couronné (1620) offre la seule représentation connue d’un Pégase (ibérique) pie, à l’encolure et à la croupe plus que généreuses !

Alors que ce thème mythologique aurait pu permettre au peintre de s’éloigner du modèle équin classique pour laisser s’exprimer une certaine fantaisie, Rubens reste fidèle à ses chevaux ibériques. La seule liberté qu’il s'offre est de représenter un Pégase pie, à l’époque où le blanc est la norme pour ce cheval ailé.

Persée et Andromède
Persée délivrant Andromède. 

Détail sur le Pégase gris du Persée délivrant Andromède daté de 1622 : encore un ibérique ! Ce thème se prêtait facilement à la représentation d’un chevai ailé fier et rayonnant, mais Rubens nous montre deux Pégases totalement soumis aux angelots qui les entourent, tête basse et regard curieusement assez tristes et vides… Tous deux portent leur chanfrein sous la verticale (aujourd’hui, on dirait « en rollkur »), une posture classiquement associée à la soumission.

Un héritage équestre méconnu

Sans avoir accordé au cheval une place centrale de ses œuvres, Rubens laisse après sa mort en 1640 une production pléthorique qui inspire notamment Delacroix, lequel le surnommé le « Homère de la peinture ». L’un des peintres les plus influencés par ses représentations de chevaux semble être son élève Anthony van Dick, qui réalise de très nombreux portraits pour la cour d’Angleterre.

Anton Giulio Brignole-Sale
Portrait équestre d'Anton Giulio Brignole-Sale. 

Anton Giulio Brignole-Sale, sur un ibérique gris que l’on peut sans conteste qualifier de… « rubensien », 1627.

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Article publié le 22-12-2014

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