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Roger Yves Bost : Observer, prendre et rester soi-même…

Propos recueillis par Lætitia Bataille et Nelly Valère
N°8 Mars 2010
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Pétri de talent, spécialiste des épreuves de vitesse où il est presque imbattable, "Bosty" (c'est son surnom officiel !) est l’un des cavaliers les plus brillants de la scène internationale. Champion d’Europe en 2013, il reste parmi les plus grands depuis de longues années. Cheval Savoir a rencontré chez lui, à Barbizon, ce cavalier d’exception qui est aussi un homme chaleureux, détendu et simple. Dans ce grand entretien exclusif, Bosty parle avec franchise de sa vie équestre, des cavaliers qui l'ont marqué, et de son équitation atypique qui si souvent intrigue…
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© L. Bataille

Le diminutif de Bosty –que son père lui a donné au moment de sa naissance- est devenu son surnom officiel que tout le monde utilise : commentateurs, journalistes, propriétaires de chevaux au travail dans ses écuries…

Une immense carrière de sable clair, des micros diffusant une musique dynamique, des cavaliers partout, qui travaillent sur le plat ou sur l’obstacle. Roger-Yves Bost monte pendant quelques minutes une jument de propriétaire, puis revient vers ses élèves, surveille le passage délicat d’une vertical, passe à un autre élève dont il reprend le cheval…C’est un mercredi après midi très actif aux écuries des Brulys, en Seine et Marne, où le champion nous reçoit entre deux épreuves du Sunshine Tour.

L.B. : En quoi consiste l’entraînement de vos chevaux de top niveau ?

R-Y. Bost : Je les sors en balade ! (Rires) Mais non, je suis très sérieux, j’ai la chance ici de disposer d’un merveilleux terrain d’exercice, la forêt de Fontainebleau, avec son sol souple et sablonneux, et des déclivités qui aident énormément à muscler les chevaux sans forcer, à les équilibrer naturellement…
Idéal de la Loge, par exemple, ne saute pratiquement jamais : il connaît son métier. Avant une grosse épreuve, je lui fais passer juste quelques petites barres, histoire de remettre ses articulations en route. C’est tout. Sinon, c’est du travail sur le plat.

N.V. Vous disposez aussi de superbes installations. Pour les chevaux moins confirmés, j’imagine que vous les utilisez…

R.-Y.B. Oui, mais je fais le moins possible de travail en manège ou en carrière. Cela ennuie les chevaux ; d’ailleurs, je veille à changer de carrière (nous en avons plusieurs) pour amener de la diversité et conserver au cheval son éveil, sa motivation, éviter qu’il s’ennuie… C’est pour cela que je fractionne beaucoup le travail. Quand je suis dessus, le cheval n’est pas tout le temps au boulot, je lui demande d’être en avant de mes jambes quand il travaille, puis je lui donne une récréation. Je veux que les chevaux soient joyeux.
Et je veux qu’ils soient un peu contents de me voir arriver dans l’écurie !

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« Je veux qu’ils soient un peu contents de me voir arriver ! » © L. Bataille

L.B. En forêt, vous travaillez l’épaule en dedans en prenant le bord du chemin comme repère ? (Rires)

R-Y-B. Je travaille tout, les demi-arrêts, le reculer, les allongements et raccourcissements d’allures…Je fais aussi de longs trottings, pour muscler, en mettant à profit les petites montées et les petites descentes. La semaine dernière, j’ai eu une jument complètement contractée dans les abdominaux ; après trois quarts d’heure de travail dans les petites montées et les petites descentes, elle était tout-à-fait détendue dans sa musculature, et mieux dans sa tête.

L.B. Avec les jeunes chevaux, comment cela se passe-t-il ? Vous ne longez pas en extérieur, quand même !

R-Y.B. (Rires) Non. Mais de toute façon, je longe très peu. Cela m’ennuie et cela ennuie les chevaux. En revanche, j’aime bien travailler les chevaux en liberté, sans rien.

L.B. Vous autorisez les sauts de mouton ?



 R.-Y.B. Ben, oui ! Pas trop, bien, sûr, mais je laisse faire. Je sais qu’en concours, je vais les dominer…Alors je les laisse jouer un peu. Mais il faut que cela reste limité.

L.B. Lorsque cela vous arrive de longer, qu’utilisez-vous : filet, caveçon ?



 R.-Y.B. Filet, ou licol. J’aime bien longer sur un simple licol…



 L.B. Puisque nous parlons harnachement, vous utilisez souvent la martingale en concours…



 R.-Y.B. Oui, j’aime bien la martingale classique à anneaux –pas la martingale fixe. Je m’en sers pour faire baisser les hanches. A l’entraînement, je me sers souvent aussi de rênes allemandes, pour encadrer. Sur le côté, je les ajuste haut sur la sangle. Je les laisse lâches la plupart du temps.



 L.B. Quel avantage leur trouvez-vous ?




 R.Y.B. Elles servent à assouplir les chevaux, et quand ils font les fous, cela limite les bêtises ! Cela prend du temps de détendre en filet ; avec les rênes allemandes, on gagne beaucoup de temps. C’est utile aussi pour demander les flexions latérales de l’encolure par exemple, c’est un moyen indicatif rapide.

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Roger-Yves Bost enseigne la cession de mâchoire à une élève. Sur la photo 2, on voit nettement le cheval fléchir sa nuque après avoir décontracté sa bouche. © L. Bataille

N.V. Nous parlons de flexions…nous sommes dans une idée Bauchériste ? Nous vous avons vu tout à l’heure enseigner une cession de mâchoire…



 R.-Y.Bost. J’ai beaucoup travaillé avec Jean d’Orgeix.



 L.B. Cela se voit aussi sur vos élèves, dans la souplesse de leurs bras, de leurs poignets…



 R.-Y. Bost. Je me suis toujours inspiré des autres cavaliers, surtout des anglais, John Whitaker, Nick Skelton…



 N.V. Votre style sur l’obstacle est atypique. Il tient le public en haleine lors des concours ! (Rires) Votre gestuelle a fait couler beaucoup d’encre : elle n’est pas classique, mais elle est efficace puisque vous gagnez…



 R-Y-B. Cette position, ce n’est pas un choix. C’est sans doute parce que, venant d’une famille de cavaliers, j’ai monté très jeune, très librement, sur les poneys, puis sur les chevaux, à la maison, beaucoup sans selle et sans étriers. J’avais des adducteurs en béton ! Je sautais toute la journée, 8 ou 10 chevaux par jour ; je rentrais de l’école, je sautais : 5 minutes sur le plat, et hop, je sautais, je sautais. C’est sans doute comme cela que j’ai développé ce style très libre, un peu hors des cadres académiques.



 L.B. Vous êtes parfois critiqué à ce sujet…ça vous ennuie ?



 R.-Y.B. Bon, ça m’embête quand je vois mes jambes repliées sur certaines photos, parce qu’on m’a toujours cassé les pieds avec ça…Mais sinon, non. Il faut bien que j’aie une petite différence avec les autres ! (Rires)





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Une image de légèreté du couple cheval/cavalier © D.R.

N.V. J’ai beaucoup étudié vos parcours sur des vidéos, et je suis frappée de l’homologie de vos mouvements avec ceux du cheval. J’y vois une véritable isopraxie. Par exemple, lorsque le cheval replie ses antérieurs au cours du saut, vos bras sont également pliés, de même pour vos jambes qui sont repliées comme les postérieurs du cheval au moment du planer. Et les angles sont les mêmes !



 R-Y-B. (Sourire) Tout cela était totalement inconscient au départ ! C’est vrai, au moment de sauter, je lève mes mains pour inviter le cheval à s’enlever sur l’obstacle ; en fait, à deux ou trois foulées je recule mes mains pour mettre le cheval sur les hanches en reculant son centre de gravité, et je les lève pour l’envol : c’est un signal en même temps qu’une aide. Avant, je faisais ça d’instinct, maintenant tout est vraiment calculé. C’est d’Orgeix qui m’a fait tout décortiquer.



 N.V. Avant l’obstacle, vous avez le rein voussé comme le cheval qui s’engage, et au moment de l’enlever, quand les postérieurs sont en pleine détente, vos jambes sont en complète extension, en parallélisme parfait avec celles du cheval…C’est étonnant !



 R.Y.B. J’essaie de l’aider, en tous cas de ne pas l’empêcher de faire son effort maximum, et de ne pas le gêner. Je saute en même temps que lui, et j’ai l’impression que je l’aide, et que j’en ai moi-même besoin.



 N. V. Si vous permettez, continuons à parler de cette gestuelle si personnelle et efficace : au moment du planer, vous laissez beaucoup de liberté à l’encolure pour qu’elle puisse s’étendre au maximum...



 R.-Y.B. Oui, lever les mains sur le plat est aussi un signal et une façon de faciliter l’extension d’encolure ; c’est ce qui se passe à l’obstacle : je lève les mains pour inviter le cheval à s’enlever, et l’extension de l’encolure suit naturellement sur ce geste des mains.



 N.V. Je vous ai bien observé, lors de la phase descendante du saut : vous redressez votre buste jusqu’à aligner vos épaules, vos hanches et vos jambes en position verticale, comme debout, là encore en angle minimum avec le dos du cheval, et en parallèle avec les antérieurs, pour ne reprendre contact avec la selle qu’en fin de course, après la réception ; vous semblez glisser vos fesses vers l’avant jusqu’à la selle sans toucher le dos du cheval, comme sur un toboggan virtuel. C’est quelque chose que vous avez travaillé ?





 R.-Y-B. Absolument pas. Je ne vois pas bien ce que vous dites, mais ce que je sais, c’est que je suis souvent très haut au-dessus du cheval sur l’obstacle…je saute avec lui ! Donc j’essaie de ne pas retomber sur son dos : c’est naturel…

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Ces images extraites de vidéos témoignent d'une isopraxie parfaite. ©DR

N.V. Moi je vois aussi dans cette position verticale une façon de ne pas peser sur l’avant-main, avec en plus, un mouvement de relèvement de l’encolure du cheval, allégeant l’impact.



 L.B. Ceux qui pourraient critiquer devraient donc mieux étudier vos vidéos…



 R.-Y.B. Les gens critiquent parce qu’ils ne savent pas, et ils n’arrivent pas à comprendre pourquoi. Ce sont des mouvements qui étaient complètement instinctifs, mais maintenant tout est vraiment calculé, surtout depuis que j’ai travaillé avec d’Orgeix, qui m’a fait comprendre beaucoup de choses : le travail des muscles, comment fractionner l’entraînement, toute une base de technique importante, comme les flexions, l’importance de la mâchoire, la façon de tourner court sans que le cheval se couche sur l’épaule intérieure…C’est d’Orgeix qui m’a choisi pour monter Norton…un honneur !



 N.V. Pourquoi vous a-t-il choisi ?



 R.-Y.B Il trouvait que j’avais quelque chose…je m’adaptais à beaucoup de chevaux difficiles. Il m’a fait travailler pendant un an tous les jours ; il venait chez moi, et me disait surtout de rester moi-même, tout en m’apprenant à tout décortiquer ; oui, je sais tout ça ! Enfin je ne sais pas si je sais tout faire et surtout le faire bien, mais il m’a tout montré et expliqué.

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Image de décontraction : les rênes sont tenues longues, le cheval suit avec confiance… © L.Bataille

N.V. C’est aussi la base de votre travail sur le plat ?

R.-Y.B. Oui, toutes les flexions…Un cheval doit se décontracter dans sa nuque, dans sa mâchoire, (la bouche, c’est très important) pour que tout le reste se décontracte, l’encolure, le dos, etc…ça fait tout en même temps, avec tout le reste autour ; comme ça on a le cheval un peu derrière la main, pour qu’on puisse l’avoir dans la main.

L.B. J’aime bien dans la main, et non sur la main...

N.V. « Derrière la main et en avant des jambes » disait Baucher…

R.-Y.B. Oui, Jean d’Orgeix m’a fait comprendre tout ça. Il avait un grand feeling avec les animaux.

N.V. Vous changez souvent d’embouchure ?

R.-Y.B. Au début, j’en essayé pas mal, mais maintenant je monte soit en filet (les cessions de mâchoire, je les fais toujours en filet), soit avec une petite bride simple. Pour Idéal de la Loge, j’utilise un goyoaga brisé avec une gourmette très lâche ; c’est un entier, donc il y met parfois un peu de force ; ça lui va bien.

N.V. Les descentes d’encolure, vous vous en servez beaucoup ?

R.-Y.B. A l’arrêt et au pas, en entrant sur la piste, mais pas trop bas pour l’équilibre. Mais latéralement, je demande à fond, jusqu’à la botte. Garder l’équilibre, c’est ça l’important.

N.V. Le Rollkur, qui fait une grosse polémique actuellement en dressage, ça se pratique dans la discipline de l’obstacle ?

R.-Y.B. Pas trop, mais il y en a quelques uns quand même ; ça dépend de la façon dont on fait cette hyperflexion : si la nuque reste haute et si les jarrets ne restent pas « à l’écurie », comme on dit, ça peut être intéressant pour certains ; les Allemands font un peu ça, avec une encolure statique ; moi, c’est plutôt l’encolure libre et active, comme les Anglais. En concours, on travaille ensemble au paddock, et je les observe beaucoup. Je préfère faire à l’anglaise, sentir son cheval, sans compter sur la chance ; il ne faut jamais penser à la chance, mais fonctionner en fonction du cheval.

L.B. Vous avez des élèves qui essaient sans doute de vous imiter...

R.-Y.B Il faut faire attention qu’ils ne prennent pas les mauvaises choses ; j’entends par « mauvaise chose » celle qui est spécifique à quelqu’un, et qui ne doit pas être imitée n’importe quand. Il faut savoir aider le cheval d’instinct, sur le ressenti ; moi quand je remonte une jambe au cours du saut, c’est que j’ai perçu qu’il fallait donner ce petit plus au cheval pour sauver une barre. Je ne le fais pas à chaque fois, et jamais pour rien. Donc, à ne pas imiter ! Il ne faut le faire que si c’est une façon d’être avec son cheval dans telle ou telle difficulté…
Et puis, il ne faut pas non plus en faire trop, sinon le cheval ne saura plus rien faire de lui-même.

N. V. Vous parlez là d’une véritable isopraxie, avec un accrochage mental, une communion de toutes les facultés sensitives et actives, pas d’une imitation pure et simple ?

R.-Y.B. Bien sûr ! Moi, chez tous les cavaliers, je prends quelque chose. Après il faut rester soi-même.

Sa famille

Les Bost sont nombreux, tous cavaliers et connus.
Roger Bost, son père, était déjà un cavalier de concours international dans années 70. Ses fils Roger-Yves (Bosty) et Olivier marchent sur ses traces.
La génération montante est bien représentée : Clémentine (18 ans) et Nicolas (16 ans) sont les enfants de Bosty, et sortent encore en junior.
Les enfants d’Olivier, les jumelles Kim et Margaux (17 ans) montent aussi en concours, comme leur frère Thimotée (9 ans) qui sort en « Poussins »
Tout ce petit monde s’entraîne bien sûr aux Ecuries des Brulys, où il y a des concours d’entraînement tous les lundis. Ici, il y a 40 jours de concours par an : les chevaux sont habitués au bruit, au micro, à l’ambiance concours…

Ses chevaux actuels

La vedette, Idéal de la Loge, SF de 14 ans, le vainqueur de Bordeaux.
Mais aussi Lolita de la Loge, SF de 11 ans, Nifrane de Kreizer, 9 ans. Et Joita de Ravel, qui est un très bon “deuxième cheval”….

Son palmarès

Champion du Monde par Equipe en 1990
Vice Champion du Monde par Equipe en 1994 et en 1998
Médaille de Bronze par Equipe aux Championnats d'Europe de 1995
6ème des Championnats du Monde en Individuel en 1994
4ème des Jeux Olympiques d'Atlanta par Equipe en 1996
Médaille d'Or aux Jeux Méditérranéens par Equipe en 1993
3ème de la Finale Coupe du Monde en 1991
4ème de la Finale Coupe du Monde en 1990
2 fois Champion de France
Membre de l'Equipe de France depuis plus de 20 ans
Gagnant en 2009, avec l'Equipe de France, de la Meydan Nations Cup

Instructeur Diplômé d'Etat, il est aujourd'hui élu à la Fédération Française d'Equitation.

Actuellement 24° de la Rolex Ranking List.

Ses projets

Cette année, il a dû faire un choix entre la Coupe du Monde et les Grands prix. Sélectionné pour le Global Tour, il vise les Championnats du Monde en fin de saison, et bien sûr, iI garde les yeux fixés sur Caen, en 2014 !

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3 commentaire(s) »

eleonore :
Le 02/12/2012 à 11h40

Quel plaisir de relire cette interview!ce serait très intéressant d'avoir une interview spéciale "cession de mâchoire", pour qu'il nous dise si cette chose dont il souligne l'importance ici, est pour beaucoup dans la virtuosité etla sécurité de ses virages sur l'aile en parcours de vitesse. Avis à la Rédaction! Isa Danne a été également l'élève de Jean d'Orgeix et c'est elle qui insiste le plus sur cette cession dans vos articles. Une interview croisée serait sans doute intéressante...Avis à la Rédaction!

soffad :
Le 10/05/2013 à 13h33

c'est avec intérêt qu'on peut lire sur "Cheval Savoir" que certains fondamentaux de la méthode d'Orgeix peuvent agir en corrélation avec le dressage académique expliqué par Isa Danne et défini pour l'obstacle par R.Y.Bosc...

Tiffany [invité] :
Le 25/08/2013 à 23h05

Très sympa cet article et le voilà aujourd'hui .... Champion d'Europe !

Article publié le 25-03-2010

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