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Médiation par le cheval : le témoignage d’une personne avec autisme

Par Amélie Tsaag-Valren


N°71
3 Commentaire(s)
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Le contact avec les chevaux peut offrir, non pas un « remède » ou une « guérison », mais une manière de vivre sereinement avec un handicap trop méconnu, le syndrome d’Asperger. En résonance avec la Journée mondiale de autisme et le mois de l’autisme au Québec, nous avons recueilli le témoignage d’une personne atteinte de ce problème. Ce témoignage rejoint celui de parents d’enfants avec autisme, comme Rupert Isaacson, l’auteur de L’Enfant-Cheval…

C’est en 2015, à 32 ans, que j’ai découvert ma condition de personne autiste au terme d’une longue errance diagnostique. Mon cas n’a rien d’exceptionnel : la définition de l’autisme s’est récemment élargie. Beaucoup de jeunes adultes de la génération des années 80 et 90 ont échappé au diagnostic médical pendant l’enfance, les formes légères d’autisme – comme le syndrome d’Asperger – n’ayant été reconnues dans nos classifications qu’en 2 000. Au niveau mondial, une personne sur 150 (voire une sur 100) serait autiste.

Contact du cheval
© laszlolorik – Fotolia.com

Le « spectre autistique », extrêmement large, englobe en son sein des personnes lourdement handicapées et non-verbales, d’autres presque insoupçonnables, en particulier grâce à une progression entre l’enfance et l’âge adulte. 20% des personnes autistes ne rencontrent plus les critères diagnostiques à l’âge adulte.

Dans un centre équestre, lorsque vous êtes maladroite, on vous fait vite comprendre que vous ne deviendrez jamais une grande cavalière, que vous n’avez rien à faire auprès de chevaux

Le syndrome d’Asperger appartient à ces « handicaps invisibles », apportant une série de particularités à gérer, telles la maladresse et des difficultés en société. Je peux désormais tenir des conférences et dialoguer presque normalement.

Amélie Tsaag-Valren

Pourtant, à trois ans, j’avais peur des autres enfants et je me cachais sous les tables de l’école ! À six, je ne savais ni mettre un manteau, ni nouer mes lacets. Il m’a fallu un mois pour apprendre à tracer un 8. J’ai failli redoubler la dernière année d’école maternelle, car la maîtresse me croyait retardée. Détail amusant, aujourd’hui, les médecins disent que je suis surdouée. La seule particularité qui m’a évité le sort dramatique de la plupart des enfants autistes – l’institutionnalisation – est, sans doute d’avoir su parler suffisamment tôt. Je garde des comportements « étranges », typiques des personnes avec autisme, tels que l’habitude de secouer les mains ou celle de tourner 20 à 30 fois autour d’une table, quand nul n’est là pour le voir. C’est une manière qu’ont les gens autistes de réguler leur stress.

J’ai une très faible capacité à retenir les visages. Pour me souvenir d’une personne que j’ai rencontrée, je dois entendre le son de sa voix et associer une image ou une couleur à la sonorité de son nom : les voix « bleu turquoises » sont mes préférées, les « rouge sangs » celles que j’aime le moins. Autre particularité, je ne pourrais jamais passer le permis de conduire. Ma maladresse entraîne de fréquentes chutes, ridicules à souhait – y compris dans le fameux « pré boueux » !

Elgado, un cheval maître d’école

J’ai toujours recherché la compagnie des chevaux, sans savoir pourquoi. Le syndrome d’Asperger se caractérise, entre autres, par un « centre d’intérêt spécifique », un domaine rassurant sur lequel nous concentrons l’essentiel de nos recherches. Le mien se trouve être le cheval, depuis l’âge de 5 ans – et c’est fréquent chez les filles avec autisme. Pourtant, je n’ai jamais apprécié les centres équestres, à cause du jugement des autres. Lorsque vous êtes maladroite, on vous fait vite comprendre, de façon blessante, que vous ne deviendrez jamais une grande cavalière, que vous n’avez rien à faire auprès de chevaux.

Cheval alezan
Un grand alezan dégingandé à liste tordue… Wikipédia

Qu’à cela ne tienne, j’ai mis mon temps libre à profit pour observer les équidés et lire une foule d’ouvrages, en particulier lorsque j’étais envoyée dans des colonies de vacances. Je me suis réfugiée un jour dans le box d'un grand cheval de sport, Elgado. Un box est aussi compatible avec les personnes autistes qu'il est incompatible avec l'éthogramme du cheval : peu de lumière (nous sommes sensibles aux variations lumineuses), une petite pièce avec des coins où se mettre (nous détestons les grandes), une bonne odeur de foin... Jamais je ne me suis sentie autant en sécurité que dans le box d’Elgado, cet alezan dégingandé à balzanes et liste tordue. Il fut, en quelque sorte, un maître d’école bienveillant. Sa franchise m’a impressionnée : que je vienne le voir en colère, et il me tournait le dos. Que j’entre avec confiance, et il coopérait, ou bien me chatouillait avec ses lèvres pleines de vibrisses. Grâce à Elgado, j’ai appris que la plus grande partie de mes problèmes relationnels avec les autres gens provenait de cette habitude, incompréhensible pour une personne avec autisme, qu’ils ont de cacher leur état émotionnel ou leurs intentions véritables (voir : notre article sur l'empathie).

Autisme, box… où sont les « prisons » ?

Toutes ces années, j’ai entendu parler de l’autisme comme d'une prison, dont il faudrait « sortir » les enfants pour les « sauver ». Je ne me suis jamais sentie « emprisonnée » par ma condition, seulement par les préjugés d’autrui. À ce titre, la condition d’une personne avec autisme est proche de celle du cheval. Nous n’avons pas de connaissance innée des « règles de savoir vivre » dans la communauté humaine, il nous faut les apprendre. J’ai récemment découvert qu’il faut regarder le visage de son interlocuteur lorsqu’on lui parle, pas plus de huit secondes au même endroit, faute de quoi cela devient trop insistant. N’ayant pas de connaissance innée de cette règle, je dois la calculer en permanence lorsque je dialogue avec quelqu’un – c’est aussi la cause de mes ratages systématiques en entretien d’embauche. En cas d’erreur, je serai jugée comme mal élevée. De même, un cheval doit apprendre des règles de « savoir-vivre » pour bien se comporter dans notre entourage : ne pas mordiller, ne pas arracher les rênes en randonnée, ne pas peser sur un pied lorsqu’on le soigne… il n’en a aucune connaissance innée. Pourtant, il sera jugé « vicieux » sur la base de ce qui n’est qu’une absence d’éducation. Placez un cheval ou une personne autiste dans un environnement appauvri, ne venez jamais le/la voir, ne lui apprenez rien, et vous obtiendrez, dans les deux cas, un « animal sauvage »…

Le pansage
Le pansage comme moyen de communication privilgié. © Kzenon – Fotolia.com

J’ai toujours eu la sensation nette que les chevaux enfermés en box toute la journée vivaient dans une prison qui les empêche d’apprendre et de s’épanouir. Je ressentais de la peine pour ces animaux « emboxés » - comme j’en ai aujourd’hui pour les personnes autistes institutionnalisées. Quand un enfant partage son box, le cheval finit toujours par venir le voir. Un Selle français de 520 kg pour 1,70 m au garrot impressionne. J’étais touchée de voir les précautions que des animaux parfois très grands et massifs – tels les trait bretons – prennent pour éviter de nous bousculer ou de nous écraser, malgré l’espace de manœuvre réduit dont ils disposent. Mon plus grand plaisir est de poser une oreille droite sur le flanc d’un cheval pour écouter ses bruits de digestion, ressentir le léger mouvement à chaque inspiration, et la chaleur qu’il dégage. Suivre la respiration d'un cheval a un étrange pouvoir calmant, tel un médicament anti-stress. Sans les effets secondaires ! Il est difficile d’expliquer quel état d’esprit m’anime. La curiosité, un désir de calme, une reconnaissance infinie envers le cheval que je « remercie d’être là ». Une manière de prendre mon temps, d’échapper à un univers stressant dont je ne connais pas toutes les règles. Depuis, j’ai témoigné, entre autres au festival des Cavales d’Automne l’an passé, de tous ces bienfaits qu’un contact avec les chevaux peut apporter aux personnes avec autisme.

Le contact avec les chevaux nous rend plus « humains »…

Il n’y a plus à démontrer les bienfaits que le cheval peut apporter aux personnes souffrant d’un handicap (moteur ou physique). Sans entrer dans des considérations métaphysiques quant à la nature de l’ « effet miroir », cette prise de conscience assez proche de celle qui se produit pendant une séance de méditation, et dont un nombre croissant de personnes témoignent, plus d’une dizaine d’études (sur échantillons faibles, à cause des contraintes logistiques) se prononcent sur une efficacité réelle du contact équin pour les personnes avec autisme. Motivation, volonté, conscience sociale, autant de domaines sur lesquels le cheval médiateur agit. En 2016, un consensus scientifique a établi que de toutes les zoothérapies applicables comme prise en charge de l'autisme, la médiation équine est la meilleure.

Des dizaines de parents racontent, très émus, dans des ouvrages ou sur des réseaux sociaux, que des enfants non-verbaux ont prononcé leurs premiers mots à dos de cheval, passés quatre, cinq ou six ans. L’acquisition de la parole est généralement le premier pas vers une re-sociabilisation des personnes avec autisme. Il est évident que le cheval a un rôle majeur à jouer, et que le développement de ces prises en charge représente une solution d’avenir respectueuse. Et pour les personnes handicapées, et pour les chevaux.

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3 commentaire(s) »

pierre [invité] :
Le 29/04/2016 à 12h28

totalement vrais, rien à ajouter, une étude remarquable de notre comportement. seul petit bémol, l'autisme est pris en compte dans une échelle de valeur, je préfère le mot "différent de la norme", mais on rentre dans des considérations très bizarre, sachant que personne ne rentre dans la norme ...

vivi :
Le 29/04/2016 à 14h19

Témoignage très intéressant et émouvant!

Line-Marie [invité] :
Le 18/05/2016 à 21h17

Moi aussi je suis asperger. Pr contre j'ai peur des gros animaux,chevaux, vaches...Moi aussi j'ai mal débuté ma vie, je ne peux ni avoir le permis, ni nager, ni faire de vélo. J'ai essayé de vivre en couple mais je préfère la solitude.Je suis lente et fatigable. Par contre j'ai pu enseigner dans une école maternelle. Très vite dépassée j'ai demandé à etre plutôt ASEM ou agent d'entretien...MAIS RIEN A FAIRE. J'ai tenu à peu prés bon, sauf que mon metier fini je n'avais plus d'énergie pour autre chose. Vie gachée, handicap non reconnu, moqueries, sermons, rejets, et les risques de fautes professionnelles??? Je n'avais rien à faire dans cette profession. Honte à ce pays ,autiste dans son genre.

Article publié le 28-04-2016

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