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Cœur de Crack : des podiums à l'indifférence

Par Carina Mac Laughlan


N°72
7 Commentaire(s)
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Dans cette deuxième « Histoire pour savoir », Carina MacLaughlan, Présidente du refuge de Darwyn-France, nous fait partager le récit de l’arrivée et des soins de "Cœur de Crack" (le vrai nom du cheval a été changé) un immense hongre selle-français » dont le bilan vétérinaire était lourd…

Mars 2014. Un troupeau hétéroclite de Poneys, hongres, juments et entiers est confiné sur une parcelle minuscule. A la sortie de l'hiver, il ne subsiste plus rien de champêtre, juste un lopin de boue épaisse, profonde et nauséabonde. Les chevaux stagnent là depuis des mois, ils s'enfoncent jusqu'aux jarrets, aucune possibilité pour eux d'accéder à une surface sèche, rien pour s'abriter des éléments…

De temps en temps du foin est balancé par dessus la clôture pour tromper les mâchoires. Mais rapidement il est souillé par la boue et les bousculades des animaux affamés. Pourtant certains chevaux sont équipés de couvertures. Cache-misères qui emprisonnent encore un peu plus les captifs de cette geôle à ciel ouvert. Ces couvertures ils les portent depuis des semaines, les sangles ont usé les poils et attaqué les chairs.

Crack
© Carina Mac Laughlan

Les autorités viennent d'ordonner le séquestre de cette quinzaine de chevaux. Malgré plusieurs constats et avertissements, leurs propriétaires n'ont pas pris au sérieux les sommations de la DDPP (Direction départementale de la protection des populations) et n'ont apporté aucune amélioration aux conditions de vie de leur troupeau. Le refuge est alors mandaté pour prendre en charge les chevaux.

Le jour J, tout est mis en place pour gérer le départ des équidés. Selon l'état, l'âge, les places disponibles pour les recueillir, les vans et camions défilent sur la route le long du parc où se trouve le troupeau. Les bénévoles venus apporter leurs aide, découvrent horrifiés le chaos. Chacun cherche désespérément à trouver une voie pour accéder aux chevaux, s'enfonce, avance péniblement, reste « collé » dans la boue, se débat pour cheminer et enfin atteindre un cheval. Puis, dans le calme, passe un licol et retrouve le chemin vers la sortie du parc, escorté par un cheval qui a tout autant de difficultés à s’extirper de cette fange.

L’organisation est rigoureuse pour amener chaque équidé vers le lieu où il bénéficiera des soins d'urgence. Les chevaux épuisés et mal en point obtempèrent tant bien que mal pour charger l'un après l'autre.

Un immense hongre selle-français

Parmi ces cabossés, il y a un immense hongre selle français noir de 9 ans. La tête basse, Il domine pourtant de toute sa hauteur le reste du lot. Sale, maigre, la queue souillée par une diarrhée persistante, le regard vitreux, ses membres sont rongés par de la gale de boue, ses paturons crevassés et il boite misérablement. Sur son corps et sa tête de grandes plaques où les poils ont laissé la place à des croûtes et autres lésions cutanées. Une tendinite à l'antérieur droit de la taille d'un demi ballon de rugby, transforme chaque pas qui le rapproche du camion salvateur en épreuve. Le grand noir force, courageux, sur son membre endolori pour arracher ses sabots de la boue gluante mélangée aux excréments.

Arrivé dans sa nouvelle écurie, il est installé confortablement dans un grand boxe généreusement paillé, garni de foin et d'une bassine d'eau propre et fraîche. Cela fait des mois qu'il n'a pas marché sur un sol stable et dur. Par réflexe, il continue à exagérément lever ses quatre membres à chaque foulée et il lui faudra quelques jours pour adopter à nouveau une démarche normale.

Premier bilan vétérinaire

Dès le lendemain de son séquestre, le premier bilan vétérinaire, permet de diagnostiquer en plus des premiers constats, une piroplasmose, des surdents qui lui blessent les joues, une dermatophilose, la teigne, des poux et sans surprise une infestation massive de parasites intestinaux. Commencent alors les premiers soins, dentiste, vermifuge et traitement de fond* pour les parasites externes prescrits par le vétérinaire. Associés à des repas réguliers et de qualité cette première étape permettra au cheval de retrouver un état général plus correct.

Au fil des jours et des semaines, le grand noir reprend meilleure figure et laisse percevoir ses qualités, son caractère en or. D'une gentillesse et d'une bienveillance sans limite envers les bipèdes, il accepte patiemment et sans restriction tous les soins qui lui sont prodigués. Cependant, son antérieur fait l'objet de toutes les préoccupations. Plusieurs vétérinaires sont appelés à son chevet afin de procéder à tous les examens et poser un diagnostic précis. A la suite des échographies et radiographies le verdict est sans appel, déformation du tendon fléchisseur profond tiers distal de l'antérieur droit grade 4/5.

Il s'agit à présent de dispenser les soins appropriés, associés à de longues périodes d'immobilisation. Cependant, rien ne permet d’être optimiste quand à l'issue du pronostic. La blessure est ancienne et les mois passés à lutter dans la boue sans aucuns soins, ont aggravé la pathologie.

Crack
© Carina Mac Laughlan

Mais comment est-il possible qu'un cheval de cette qualité, d'à peine 10 ans soit à ce point handicapé ? Abîmé ? Et se retrouve dans une situation aussi épouvantable de maltraitance ?

Grâce à son identification et ses papiers, une petite enquête sur son passé permet de répondre à cette malheureuse question. Le grand noir a des origines prestigieuses. La nature l'a doté de la robe noire tellement rare et recherchée et d'aptitudes exceptionnelles pour le saut d'obstacle. Voila de quoi susciter toutes les convoitises et tous les excès.

Et même si nous n'avons pas toutes les réponses, une petite visite sur le site de la Fédération Française d’équitation, nous permet de découvrir facilement, sans trop d'étonnement, que le grand noir a participé depuis l'âge de ses 4 ans jusqu'à ses 8 ans à 60 concours officiels de saut d'obstacles jusqu'au niveau grand prix, dont 16 premières places.

De nombreux cavaliers et propriétaires l'ont utilisé sans réserve au fil des saisons. En avril 2013 brutalement tout s’arrête.... aurait-il lâché après 4 ans d'exploitation sans modération ? Un claquage, une tendinite et le voilà vendu ou placé, ou plutôt débarrassé sans honte. Au monde prestigieux, à l'élite, aux terrains de concours, succède l'oubli. Les « Ohhhhh et Ahhhhhh » à chaque virage négocié, les applaudissements pour un triple franchi, le grand noir les paie à présent au crédit de son espérance de vie.

Et pour toute gratitude, derrière les apparences, de cette vie de cheval, qui saute et ressaute sans résister, pour obéir aux jambes de fer, aux mains de velours, aux portefeuilles des uns et des autres. Parce qu’il est trop gentil et généreux jusqu'à casser, le cheval passe des belles écuries, aux pansages soignés et jolis concours, aux bourbiers qui accueillent les chevaux dont on ne veut plus. Puisqu'ils ne rapportent plus ni gloire, ni argent, le voilà répudié.

Après une année, les soins méthodiques échouent à réparer l'antérieur blessé du grand noir. Il va bien après plusieurs semaines d'immobilité, mais au premier pas à l'extérieur du boxe, tout lâche.

A la suite de plusieurs tentatives de ce traitement, la décision a été prise au printemps 2015, de lui offrir une dernière chance au plus près de la nature. Loin des anti inflammatoires, de l'immobilisation, des ferrages orthopédiques alambiqués et des remèdes proposés par les laboratoires. Un grand pâturage, entouré de ses congénères, où une vie tranquille et paisible sous haute surveillance, permettront peut être à ce tendon de cicatriser afin que le grand noir profite d'une retraite prématurée.

Crack
© Carina Mac Laughlan

Dès son arrivée, il a grand moral et semble s'accommoder des bons côtés de son nouvel environnement. C'est avec une infinie vigilance que nous surveillons son évolution. La question de l’euthanasie se pose malgré tout et plane menaçante sur l'existence du grand noir, afin de « ne pas le laisser souffrir inutilement» comme on dit.

La première étape : lui ôter les fers orthopédiques qui compriment ses pieds. Puis au fil des parages, ordonner au maréchal ferrant, sans aucune négociation possible, de parer le pied de la jambe malade sans toucher au talon afin de modifier l'aplomb et remonter l’arrière du pied. Chaque jour qui passe est une remise en question et chaque jour la décision de l'euthanasie est reportée.

12 mois plus tard, en ce mois de mai 2016, du ballon de rugby qui déformait son tendon, il ne reste qu'une demi balle de ping-pong. Le cheval caracole dans un parc de 5 hectares avec son compagnon Kikou. Lors de nos visites quotidiennes, il galope joyeusement à notre rencontre, ses sauts de mouton sont invraisemblables par leur puissance. Il trotte avec majesté et même, si au pas, on pourra noter qu'il marque très légèrement, il est vivant et il va bien ! Son cœur de champion, son "Coeur de crack"  lui a permis de remporter cette ultime épreuve...

Conseils véto:

  • Pour la dematophilose : Lavage quotidien des zones atteintes, à l'aide de savon antiseptique. Rinçage méticuleux suivi d'un séchage à l'aide d'un sèche cheveux. Application de pommade grasse antiseptique. Injection d'antibiotiques.
  • Pour la teigne : 4 fois à intervalle de 3 jours, solution antimycosique appliquée sur tout le corps et par voie orale à une poudre antimycosique pendant 7 jours mélangée à l'alimentation.
  • Pour les poux : pulvérisation d'insecticide prescrit par le vétérinaire sur toute la surface du cheval.
  • Pour la piroplasmose : Injection de carbesia.

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7 commentaire(s) »

severinep :
Le 07/06/2016 à 16h12

Ce que je retiens de cette histoire, c'est l'amélioration très nette apportée par le temps et le fait de remettre le cheval dans des conditions le plus naturelles possibles.
Je fréquente beaucoup un centre équestre et je suis désespérée par leur réaction première qui est, quel que soit le problème : enfermer au box... Mon expérience avec mes chevaux m'avait déjà montré tout le bénéfice de la patience et du "pré avec copains" (même si je n'ai pas eu à vivre d'aussi horribles histoires, heureusement !) et cette histoire me conforte une fois encore !

valerie [invité] :
Le 10/06/2016 à 20h32

mon dieu,quelle belle histoire!j en ai les larmes aux yeux...et merci a ses sauveurs

martine [invité] :
Le 15/06/2016 à 14h30

Il a gagné sa plus belle étape et l'obstacle était très haut ! Une histoire émouvante sur cet être magnifique qui a sûrement donné tant de joie à ses cavaliers ( grr hommes de cheval pfff ) ne mettons pas tout dans le même sac , autrement la généralité n'est pas et heureusement .

laetitia :
Le 15/06/2016 à 22h38

Pour éviter tout malentendu, nous précisons à nouveau que dans cette rubrique, les noms des chevaux sont systématiquement changés. Nous avons choisi le pseudonyme de "Coeur de Crack" pour souligner la vaillance de ce grand cheval noir...dont le vrai nom (qui ne commence d'ailleurs pas par la même lettre) ne sera pas révélé.

La Rédaction

Krystel [invité] :
Le 16/06/2016 à 12h59

Belle histoire que celle ci bravo a vous.. je pratique l équitation sportive est je met un point d honneur a garder mes chevaux jusqu'à leurs belle mort .. mon 1er cheval un barbe nous a quitté il y a 2 ans a 32 ans.

hippolyte [invité] :
Le 20/06/2016 à 22h17

Quel gâchis! Bravo pour votre travail.
Pour la dermatophilose, il n'y a pas besoin systématiquement d'antibios. La première fois j'en ai eu pour 300 euros de véto, mais maintenant je la soigne moi-même très bien, avec des crêmes d'origine anglaise, sans aller jusqu'aux méthodes normandes qui utilisent l'huile de vidange :)

finkosaida :
Le 25/06/2016 à 23h37

Pourquoi ne pas donner le véritable nom de ce pauvre cheval !
Pour faire (peut-être) honte à ceux qui l'ont utilisé et laissé
partir ainsi à l'abandon.

Article publié le 05-06-2016

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