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Quelle éthique avec le cheval ?

L'éthique… Ce mot était quasi-absent des conversations équestres il y a dix ans. Le sujet est aujourd'hui une préoccupation majeure, afin de rendre les pratiques acceptables, tant en ce qui concerne bien-être du cheval que du point de vue du public. La publication d'articles et ouvrages accrédite l'importance croissante prise par cette véritable question de société.

Difficile, de bien définir l'éthique « équestre » !
Première évidence, elle appartient au champ de la philosophie. Il s'agit de réfléchir, en tant qu'êtres humains, aux traitements qu'il est convenable ou non d'appliquer aux chevaux et poneys. La question est bien plus importante qu'il n'y paraît : depuis une dizaine d'années, les maltraitances réelles ou supposées sont la première cause de désaffection du public des compétitions équestres et hippiques... et l'un des premiers sujets de discussion concernant le cheval sur internet.

Luciana Diniz
L’avenir de l'équitation sportive de haut niveau (ici Luciana Diniz lors de d’une étape du Longines Global Champions Tour en 2014) est l'un des enjeux culturels et économiques de notre société. © S.Grasso/LGCT

La notion d'éthique est prégnante, entre autres, dans la volonté d'offrir une retraite aux équidés. Cette notion philosophique a donc des conséquences très directes en matière de droit, d'économie, et de sport.

Brève histoire de l'éthique équestre

Nous avons déjà eu l'occasion de parler de la vision que divers philosophes occidentaux, notamment Descartes, nous ont légué en matière de perception des animaux. S'il est souvent répété que les premières lois de protection animale ont vu le jour au XIXe siècle, on a tendance à oublier que le motif de la lutte contre la présence de chevaux émaciés et battus dans les rue des villes était la dégradation dont l'être humain se rend coupable en exploitant plus faible que lui... ainsi que la volonté de préserver les classes aisées et les enfants de ce triste spectacle. Les intérêts du cheval lui-même ne sont pas pris en compte, bien que l'on commence à considérer sa possible souffrance. La solution proposée est d'envoyer les chevaux à l'abattoir, afin qu'ils ne soient plus exploités publiquement jusqu'à leur dernier souffle.

Le Haras national suisse a introduit, en plus de la réglementation relative au bien-être, la notion d'« avilissement ».

Il faut attendre les années 1970 pour que les intérêts du cheval soient pris en compte. La publication de La Libération animale de Peter Singer lance un débat autour de l'éthique équestre en Australie dans les années 1970, puis dans tous les pays anglo-saxons, où la problématique est bien plus visible que dans nos pays francophones. Il n'y a d'ailleurs rien d'étonnant au fait que l'un des scientifiques les plus engagés en faveur du bien-être équin (de par ses études sur la cravache et les muserolles, notamment), le Dr Paul D. McGreevy, soit un Australien.

Les Allemands se sont engagés lors de la découverte du barrage des chevaux d'obstacle de Paul Schockemöhle, dans les années 1990 – une découverte qui a mené à l'interdiction progressive du barrage à l'obstacle par la FEI. C'est à la même époque qu'en France, Brigitte Bardot communique contre l'hippophagie et en faveur d'une retraite pour les chevaux. La modification du règlement du cross du concours complet découle elle aussi d'un débat éthique, qui s'est notamment crispé pendant les Jeux Olympiques d'Atlanta en 1996, afin d'éviter que des chevaux ne meurent en compétition. Les premières mesures prises visent en premier lieu à rendre la souffrance animale moins « visible »... le chemin vers la réelle prise en compte des souffrances du cheval étant bien plus long.
Actuellement, les lois suisses en matière d'éthique équestre sont beaucoup plus avancées que les lois françaises.

Quels sont les traitements considérés comme non-éthiques ?

On a tendance à confondre l'éthique équestre avec le bien-être. La recherche du bien-être équin fait partie intégrante de la recherche éthique, mais cette dernière recouvre un champ plus large, car elle inclut également des notions autour de ce qu'il est « convenable » de faire ou de ne pas faire aux chevaux, indépendamment de leur souffrance réelle ou supposée. Le Haras national suisse a introduit, en plus de la réglementation relative au bien-être, la notion d'« avilissement », définie par le fait de « mécaniser, ridiculiser ou représenter l'animal comme une chose sans vie, comme un objet ».

L’étalon Cruising
L’étalon Cruising et deux de ses clones, alors yearlings. © Hartwell Stud

Un cheval cloné ne souffre probablement pas de son statut de clone, puisqu'il l'ignore lui-même. Cependant, le clonage est considéré comme éthiquement inacceptable par le Haras national suisse, parce qu'il ravale le cheval au rang d'objet reproductible.

De la même manière, le débat autour du naming, la modification du nom d'un cheval par celui d'un sponsor, est purement éthique, le cheval ne souffrant pas de ce re-nommage, ni même de sa transformation en support publicitaire. Des pratiques comme celle des tontes de fantaisie (par exemple, des petits cœurs dessinés en tonte sur la croupe) pourtant bien inoffensives, entrent dans le même cas de figure, et peuvent être considérées comme avilissantes d'après le Haras national suisse.

Le cheval « consentant »

La notion de « consentement du cheval » peut prêter à sourire, mais elle est très sérieusement évoquée dans le contexte juridique des affaires de dopage et de... zoophilie, bien qu'elle n'aie jamais été retenue. Pour Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, auteur de L'éthique animale, la notion de dopage ne peut s'appliquer qu'à un sportif humain, dans la mesure où il prend lui-même, ou non, la décision d'ingérer une substance potentiellement dangereuse pour sa santé. Un cheval ne choisit jamais de se doper lui-même ! Il propose la re-qualification de la notion de dopage équin en « empoisonnement ». Pour ce qui concerne les procès de zoophiles et la notion de « non-consentement du cheval », la loi française cultive un curieux paradoxe : la zoophilie est pénalisée en tant que « sévice grave ou acte de cruauté », alors que le fait d'abattre puis de manger son propre cheval, ou même de le laisser mourir de faim au fond d'un pré, n'est pas considéré comme tel... Plus que la souffrance du cheval, c'est l'avilissement de l'être humain qui est pris en compte dans la loi française.

Attelage
Depuis des siècles, l’attelage comme l’équitation montée ont mis le cheval à contribution, jadis par nécessité, aujourd’hui dans le cadre du sport et du loisir. © Renaldo de Craon/FEI

Le débat éthique est poussé, dans les milieux dits végans, jusqu'à la considération des intérêts du cheval lorsqu'il est mis au travail. L'essentiel des études tendent à conclure que les animaux, y compris les chevaux, évitent les efforts inutiles. L'équitation et l'attelage leur sont imposés... « à contre-cœur ». Mais la survie du cheval en tant qu'espèce d'élevage passe évidemment par son utilisation, et toutes les études d'éthique concluent que supprimer l'équitation, comme le demandent ces mouvements, est inenvisageable.

Poulain au travail
Quand le poulain lui-même est mis au travail… Photo Wiki Commons

Le cas d'un mustang américain nommé Cholla, qui a « réalisé » des peintures abstraites avec un pinceau, a posé très sérieusement la question de la création de droits d'auteurs pour les animaux, des droits qui seraient gérés par une structure indépendante de type SACEM, puis utilisés... pour améliorer le bien-être de l'animal et de ses congénères. Cela peut évidemment prêter à sourire ! Mais le débat est lancé. Il concernerait en premier lieu les chevaux impliqués dans le monde du spectacle.

La sélection dans l’élevage

L'eugénisme, considéré comme inacceptable chez l'être humain, a toujours été la norme en matière de sélection des races animales. Les questions d'éthique interviennent pendant la sélection : bien que l'on parle systématiquement d' « améliorer » les qualités des chevaux, cette « amélioration » s'est toujours effectuée dans notre intérêt économique (obtenir des chevaux qui tractent plus lourd, courent plus vite, sautent plus haut...), puis esthétique (obtenir certaines robes, un chanfrein plus creux...) et non dans celui du cheval.

Pur Sang Arabe
Chez le pur sang arabe, la sélection aboutit parfois à des hypertypes. © www.erwinescher.com

La sélection des races entièrement sous contrôle humain peut avoir des conséquences très directes, en raison de la réduction de la diversité génétique, et de choix de robes ou de morphologies (par exemple, les membres très longs des futurs chevaux de dressage allemands) préjudiciables à la santé équine.

L'évolution du rapport avec la mort des chevaux est le dernier volet de notre débat éthique. Actuellement, la quasi-totalité des propriétaires de chevaux amateurs considèrent l'envoi à l'abattoir comme inacceptable, un choix philosophique encore renforcé par les multiples scandales qui ont secoué cette filière. Des voix connues, notamment celle du généticien et éthicien Axel Kahn, commencent à s'élèver contre le « racket » obligatoire que constitue l'équarrissage. Nous nous joignons volontiers à cette dénonciation, de nombreux pays autorisant l’enterrement des équidés, au contraire de la France.

Les avis dans le monde scientifique

L'avis très spéciste de Jean-Pierre Digard, longtemps le seul chercheur à s'exprimer sur les évolutions de société vers le bien-être équin, apparaît de plus en plus isolé, de moins en moins partagé, peu en phase avec les préoccupations des jeunes générations. Parlant de « l'illusion d'une juste mesure entre l'homme et les animaux » il ajoute qu'« il serait grand temps de prendre enfin acte de la supériorité évolutive de l'espèce humaine, supériorité qu'elle a largement manifestée en agissant sur la nature et sur les animaux, en se les appropriant et en les transformant »

Au contraire, la conclusion du chapitre consacré aux chevaux dans l'ouvrage Éthique des relations homme/animal est très claire : « Soustraire les chevaux aux souffrances réelles ou potentielles liées à leurs utilisations parfois abusives ou peu respectueuses de l'animal, améliorer dès maintenant la bientraitance des équidés demeurent une priorité ».

Les autres chercheurs et éthiciens qui se sont exprimés se prononcent tous en faveur d'une meilleure prise en contre du bien-être et des souffrances du cheval. Émilie De Cooker (voir bibliographie plus bas) s'oppose au clonage, à la réduction du cheval au statut d'objet, à une « instrumentalisation excessive », et souligne que les problèmes de maltraitance se retrouvent plus souvent au plus petit niveau des compétitions équestres qu'à haut niveau. Axel Kahn demande lui aussi davantage de considération, et une ouverture du débat sur l'enterrement équin.

Une bibliographie de plus en plus copieuse

Les publications relatives à l'éthique animale ne sont plus cantonnées aux seuls pays anglo-saxons. Parmi les ouvrages majeurs récemment parus en français, citons :

  • Collectif sous la coordination de Bernard Denis, Éthique des relations homme / animal : Pour une juste mesure, Éditions France Agricole, septembre 2015
  • Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, L'éthique animale, vol. 3902, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2015, 2e éd., 128 p.
  • La Revue Semestrielle de Droit Animalier, qui a consacré une large part de son numéro de février 2012 à l'éthique équestre
  • Claire Bobin et Charles Dudognon, « Le cheval de compétition : entre contrats et lois »
  • Émilie De Cooker, « Les compétitions équestres : Pour une éthique conséquentialiste des moyens »
  • Jean-Jacques Gouguet, « Dopage des chevaux : Les enjeux économiques de la performance sportive »

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1 commentaire(s) »

liliadi :
Le 07/12/2016 à 14h57

...pffffff il y a tant à dire !

On ose espérer que les mentalités vont dans le sens du bien-être du cheval et de son utilisation raisonnée : de l'éthique ?

Oui sans doute, qui en dehors des cas avérés de maltraitance se situe au quotidien dans la manière de traiter l'animal qui par exemple, passe sa vie au box !

Il y a encore du chemin à parcourir et je constate que des petites écuries de propriétaires regorgent de filles le plus souvent très soucieuses du respect de leur cheval.

Pour en parler régulièrement avec d'heureuses propriétaires, il y a du chemin de parcouru....

Anne

Article publié le 26-10-2016

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