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Vouloir sans savoir… ou la maltraitance du bon cœur

Par Carina McLaughlan


N°77
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A travers cette nouvelle « Histoire pour savoir », Carina MacLaughlan aborde un aspect essentiel et trop souvent ignoré de la protection du cheval : aimer les animaux sincèrement et vouloir les sauver, galvanisé par l’excitation de l'empathie, suffit-il à les aider? Sans discernement ni raison, le sauveur risque parfois de faire passer l’animal d'une condamnation à mourir à une condamnation à souffrir… par ignorance et en toute bonne volonté… Lisez l’histoire stupéfiante de Vif, le Mérens.

Mars 2014. Lors du sauvetage du grand noir, (lien histoire) c'est un troupeau hétérogène d'une quinzaine d'équidés qui est pris en charge par le refuge. Parmi les rescapés, il y a ce jeune entier noir de cinq ans du nom de Vif. Isolé des autres, il est prisonnier d'un jardin partagé en plusieurs « parcs ». Sa parcelle est d'une dimension d’à peine 400 m2. Un espace minuscule de boue profonde, agrémenté d'un arbre. Le petit entier a néanmoins réussi à s'y façonner une berge sèche : un monticule de crottins.

Histoire pour savoir
© Carina McLaughlan

Comme les autres, il est à la merci du froid, du vent, de la pluie. Il a passé l'hiver ainsi, jusqu'à la décision des autorités en ce début de printemps de séquestrer le lot de chevaux laissés à l'abandon. Pour une bonne partie de ce troupeau, nous apprendrons avec consternation qu'ils ont été « sauvés » de la boucherie et placés dans cette famille d’accueil, sans suivi ou autres vérifications...

Il faut se méfier de certaines associations opportunistes qui surfent sur les bons sentiments, camouflées derrière des messages racoleurs, sans s'investir sur le terrain

Les bénévoles se démènent pour atteindre les chevaux les uns après les autres. Vif pose plus de problèmes. Il est curieux et semble vouloir s'approcher de la main secourable munie d'un licol, mais à chaque tentative de toucher sa tête, il souffle violemment les yeux exorbités, recule, laisse paraître une terreur inexplicable. Les membres collés dans la boue épaisse, il fuit avec obstination la main qui l'épouvante.

Un tête à tête silencieux pour observer le cheval

Il faut pourtant bien sortir le cheval de là. Après diverses tentatives le cheval est finalement paré d'un licol et chargé dans le camion qui le mène dans une écurie transitoire. Au programme, constat de son état de santé et premiers soins. Le petit cheval est un Mérens. Comme les autres il a beaucoup souffert de ces conditions de détentions pitoyables.

Le Mérens arrive en fin de journée dans sa nouvelle écurie. Installé dans un grand boxe généreusement paillé et garni de foin, Vif souffle toujours bruyamment, comme si tout ce qui l'entoure était une redoutable menace. Le lendemain matin, de retour dans les installations hébergeant Vif, j'attends le vétérinaire mandaté pour effectuer le bilan sanitaire. En avance, je profite de ces quelques minutes de tête à tête silencieux avec le cheval pour l’observer attentivement. Je remarque une légère dissymétrie de la tête lorsqu'il est face à moi. Celle-ci est également imperceptiblement penchée d'un côté.

Lorsque la voiture de l'hippiatre arrive dans la cour, c’est avec d’infinies précautions que je mets son licol à Vif. Sa panique le rend dangereux, d'autant plus dans l'espace restreint d'un boxe.

Le vétérinaire fait preuve d'une extrême finesse pour approcher l'entier terrifié. Il vérifie la température, les poumons, le cœur : maigreur, dermatophilose, teigne, poux, parasites intestinaux, pieds en babouches, Vif est un cocktail des pathologies que nous trouvons systématiquement sur les chevaux laissés à l'abandon.

Selon le vétérinaire, le jeune entier va récupérer rapidement, il est rustique. Cependant, avant qu'il achève son diagnostic, j'insiste pour qu'il vérifie la mâchoire. Le vétérinaire ouvre péniblement la bouche de Vif du côté gauche, observe avec sa lampe frontale et me confirme qu'il n'y a rien à signaler. Perplexe, je lui demande avec insistance d'examiner la bouche du côté droit.

Etrangement, le cheval se laisse faire…

A quelques centimètres de la tête du cheval, je tiens la longe et tente de rassurer Vif. Le vétérinaire se place à droite du cheval, il lui ouvre à nouveau la bouche. Il s'exclame alors « Oh mon Dieu ! » suivit d'un « Oh Là là » dont l'intonation me glace le sang. Il vient de trouver le long de la gencive de la mâchoire supérieure de Vif, un « pansement » de foin aggloméré d'une quinzaine de centimètres de long et de quatre centimètres d’épaisseur. Il ressort du boxe pour se munir de gants de latex. En passant à côté de moi, je décèle dans son regard de l'ahurissement.

Lorsqu’il revient ausculter la bouche du cheval, étrangement, celui-ci se laisse faire et interpelle par sa coopération. Au moment où le vétérinaire ôte délicatement l'amalgame de foin qui recouvre la gencive, l'odeur pestilentielle qui inonde l'écurie est tellement forte que je suis prise de nausées violentes. Le vétérinaire continue à s'exclamer « Oh mon Dieu! », puis il m'explique ce qu'il a découvert.

Histoire pour savoir
© Carina McLaughlan

La mâchoire supérieure de Vif a été fracturée sur la longueur (des incisives vers les molaires). Un morceau d'os a disparu, les racines des incisives à droites sont visibles, plusieurs dents sont cassées, d'autres manquent, celles qui étaient rattachées à l'os qui n'est plus là. Les racines sont à vif, le trou dans l'os est noir et farci de fragments d'os effrités, de poils agglomérés, de pourriture, le tout totalement nécrosé. L'odeur est insoutenable.

Après avoir partiellement retiré tous les débris, la vision du trou béant qui était autrefois une mâchoire supérieure, apporte l'explication terrible du comportement incompréhensible de Vif.

Ce Mérens a été envoyé à la boucherie il y a quelques mois, probablement à cause de cette blessure. Est-ce un coup de sabot qui lui a fracturé la mâchoire ? Une association experte dans les « alertes abattoir » sur les réseaux sociaux, a trouvé une famille d'accueil pour le « sauver ». Cependant, ni l’association, ni la famille d'accueil ne se sont interrogées sur les réactions du cheval, préjugeant d'un caractère difficile et délicat. Tous convaincus que son comportement est dû au fait qu'il soit entier et belliqueux, aucun professionnel n'a été mandaté pour faire un contrôle du cheval pendant ou après son arrivée dans la famille d'accueil.

C'est donc grièvement blessé qu'il subsiste depuis des mois sans soins. Sauvé de la mort mais nullement épargné d'un supplice permanent, c'est en silence qu'il endure, l'os rongé par la nécrose ne lui laisse pas une seconde de répit.

L’amateurisme n’a pas sa place

Nul n'est à l’abri de faire des erreurs ou de passer à côté d'une pathologie et il est indispensable que chaque cheval récupéré par une association ou un particulier fasse l'objet d'un bilan méticuleux et attentif afin de déterminer le mieux possible l'historique des pathologies et accidents dont le cheval a été victime. C'est seulement après cette étape fondamentale qu'un sauvetage peut être une réussite pour le cheval et les adoptants. Aucune approximation ou amateurisme n'a de place lors d'un sauvetage. Il faut avoir la plus grande méfiance et la plus drastique vigilance avec ces quelques associations opportunistes et irresponsables qui surfent sur les bons sentiments, camouflées derrière des messages racoleurs, sans s'investir totalement sur le terrain. Associations qui s’approvisionnent facilement des « urgences abattoirs », jouent la carte du bon sentiment sans vergogne, recrutent à tout va, sans sélection sérieuse des adoptants, sans suivi, ni contrôle des animaux confiés au petit bonheur la chance. Et que penser de ces adoptants improvisés par un élan du cœur ? Est-ce raisonnable de collectionner les sauvetages sans avoir ni les compétences, ni les moyens financiers, ni les infrastructures ou la logistique ? Aimer les animaux sincèrement et vouloir les sauver, galvanisé par l’excitation de l'empathie, suffit-il à aider les animaux ? Sans discernement, ni raison, le sauveur n'est-il pas à termes un autre bourreau sadique d'animaux, qui passent d'une maltraitance à une autre, d'une condamnation à mourir à une condamnation à souffrir, pour cause d'ignorance en toute bonne volonté ?

Histoire pour savoir
© Carina McLaughlan

Toujours dans l'écurie auprès de Vif, j’attends inquiète la conclusion du vétérinaire. Très dubitatif, il propose de l'euthanasier sans attendre. L'état de la mâchoire est tel, la nécrose de l'os tellement avancée et la blessure tellement ancienne, le vétérinaire ne sait pas quoi conseiller pour guérir le cheval.

Choquée, imprégnée de la puanteur immonde, j'appelle Anouk, pour lui expliquer la situation catastrophique, mais en quelques secondes, l'idée d'euthanasier ce jeune cheval sans avoir fait de radio de la mâchoire me semble précipitée. Nous décidons de prendre rendez-vous rapidement avec une clinique vétérinaire près de Lyon.

Deux jours après, Anouk me rejoint et nous menons Vif dans la clinique. Débarquement, installation dans les barres de contention, le cheval reçoit une sédation pour la radiographie de la mâchoire. Nous restons près de lui pour le rassurer, attentives et vigilantes. Les vétérinaires chirurgiens qui examinent les radios proposent d’ôter tout l'os nécrosé, les dents cassées et celles dont les racines ne sont plus soutenues par l'os. Aussitôt dit, aussitôt fait, nous assistons dans la foulée à l'opération faite sur un cheval légèrement anesthésié mais debout.

Le cheval restera une quinzaine de jours en clinique afin de lui donner les meilleures chances de rétablissement. La plaie doit être nettoyée à fond et débarrassée de toutes souillures plusieurs fois par jour, pour permettre une cicatrisation optimale. Le temps que la gencive saine recouvre intégralement l'os débarrassé de la nécrose. Bien que Vif doive être castré, nous décidons de repousser cette opération pour deux raisons. Tout d'abord, à quoi bon faire subir cette opération au cheval s'il ne survit pas à sa blessure à la mâchoire ? Et aussi, le fait qu'il soit entier et la testostérone sont des atouts pour qu'il surmonte mieux la suite des soins et de sa convalescence.

L'opération est une réussite, la gencive a recouvert l'os sain mis à nu de la mâchoire. Vif est rapatrié au refuge. Il continue à être suivi méticuleusement par un vétérinaire spécialisé. Le cheval va bien !

Toute sa vie il aura deux contrôles annuels par un dentiste équin, afin de corriger la croissance irrégulière des dents qui se trouvent face aux dents manquantes.

Une fois hors de danger, le cheval est castré. Puis il profite d'une convalescence en troupeau avec les autres chevaux du refuge jusqu'au jour où il est confié à un professionnel afin de l'éduquer pour devenir un cheval monté. Cela prendra du temps et beaucoup de précautions afin que Vif s'habitue à sa nouvelle vie et perde les réflexes d'appréhension devenus systématiques chez lui pour se protéger de la douleur.

Un bénévole du refuge qui a participé activement à sa convalescence a finalement pris la décision de l'adopter. Vif est à présent un cheval de loisir heureux et parfaitement équilibré. Le temps, les efforts de tous, l'argent investi dans ce sauvetage ont contribué à donner à ce jeune cheval la possibilité de profiter d'une nouvelle vie.

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3 commentaire(s) »

catgof :
Le 01/02/2017 à 06h40

Bravo pour le sauvetage de Vif, il est vrai que la réaction des chevaux est souvent la clef d'un mal être, d'une blessure, les suites de brutalités, mais un examen médical est primordial avant tout pour s'assurer d'abord de la bonne condition du cheval et si nécessaire prodiguer les soins adéquats.

hippo :
Le 01/02/2017 à 22h04

pauvre bête, merci de lui avoir encore donné une chance.

liliadi :
Le 07/02/2017 à 20h30

Je suis entièrement d'accord avec cet article... trop de prosélytisme dans beaucoup de cas même si je suis tellement navrée que beaucoup de chevaux finissent à l'abattoir !

Magnifique ce sauvetage de Vif, une happy end qui fait plaisir....

Article publié le 21-01-2017

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