Michel Robert : « J'ai toujours recherché un fonctionnement naturel des chevaux. »
Rédacteur en chef
Avec la collaboration de Pauline Guicheney
N°1 - Juin 2009 | Vues : 2019
Un entretien riche d'enseignements...

Cheval Savoir : Michel Robert, on ne vous présente pas, votre palmarès est éloquent, vous êtes l'une des personnalités les plus appréciées du monde équestre…et aussi une des plus atypiques ! Vous êtes un ascète, vous attachez la plus grande importance au mental du cavalier, et chacun connaît la photo où vous franchissez un gros oxer sans rênes ni bride !
Michel Robert : cela, ce n'est pas très difficle ! Enfant, je montais sans rien, j'aimais jouer avec les chevaux, faire du cirque, des pitreries…J'ai toujours recherché un fonctionnement spontané et naturel des chevaux.
Cheval Savoir : Voici des propos qui sont en totale cohésion avec l'optique de notre journal : vous montrez de façon flagrante que l'on peut allier performance et bien-être du cheval...
Michel Robert : J'ai essayé beaucoup de choses, mais toujours en cherchant à aller dans le sens du cheval, dans le sens de sa compréhension. Finalement, il est plus facile de le comprendre que de lui imposer notre propre langage...

Cheval Savoir : Nous sommes dans un discours très proche des courants d'équitation dits "éthologiques"
Michel Robert : L'approche "éthologique" (avec effectivement des guillemets) est une très bonne chose, un moyen fantastique de communication avec les chevaux. La méthode machin ou truc, ce n'est pas le problème, on n'a pas besoin d'étiquettes. L'important c'est que des gens comme Andy Boot, par exemple (que j'apprécie) aient pu bousculer les habitudes en faisant réfléchir à une autre manière d'aborder les chevaux.
Cheval Savoir : Il ne devrait pas y avoir de dualité entre cette approche et l'équitation "classique" (là aussi avec guillemets !)
Michel Robert : Les étiquettes, c'est pour le commerce. Pour moi, le mélange " classique/éthologique " coule de source...
Ce courant est venu au bon moment. Les cavaliers qui ont envie de se pencher sur ce sujet savent qu'ils peuvent trouver des informations, se rapprocher de ces gens pour mieux comprendre le fonctionnement du cheval.
Cheval Savoir : Ce n'est pourtant pas le cas dans tous les centres équestres. N'y a-t-il pas un long chemin à parcourir pour certains enseignants d'équitation ?
Michel Robert : Oui, il y a beaucoup à dire sur l'éducation des professionnels du cheval. C'est une de mes préoccupations, c'est pour cela que j'ai écrit des livres. J'essaie d'ouvrir les yeux aux gens et de les amener à se poser les bonnes questions… Aller de combat en combat, d'échec en échec…on ne peut pas continuer ainsi ! C'est obligatoire que cela change, il n'y a pas d'autre solution.
Ces gens pratiquent une telle équitation parce qu'ils n'ont pas d'autre ouverture, mais si on leur amène des éléments simples, cela peut changer. Travailler dans la douleur et la colère est voué à l'échec. Il faut de la rigueur, mais la rigueur n'empêche pas le plaisir. Chaque séance doit finir bien. Quand on sait qu'il est possible d'avoir un cheval heureux et qui saute bien, on est obligé d'aller dans cette direction.

Cheval Savoir : En pratique, y a-t-il une recette ?
Michel Robert : L'important, c'est de commencer avec des choses très simples, ne serait-ce qu'à pied dans l'écurie, ou au pansage. Au moment de rentrer dans le box, je regarde si le cheval est prêt à m'accueillir chez lui. Je parle beaucoup aux chevaux. Prévenir de ce que l'on va faire, c'est une façon de le rassurer, de communiquer, de leur dire que je ne vais pas leur faire de mal ! Si on est bien, ils sont bien aussi.
Cheval Savoir : Mais à cheval, les choses se compliquent, car il y a des exigences physiques et techniques...
Michel Robert : Plus j'avance, plus je simplifie mon équitation. J'ai vu beaucoup de gens qui font " intellectuels " en utilisant des termes compliqués. Mais si on parle de technique pure, il faut déjà travailler sur la position -qui est primordiale. Le mental aussi. Cela ne sert à rien d'avoir plein de connaissances, si l'on a pas une bonne position et un mental clair.
Je ne veux pas aller dans le coté " technique ". On m'a reproché de ne pas l'avoir fait dans mon premier livre, d'ailleurs. La base de mon enseignement et de mon équitation est de savoir ce qui bloque : est-ce dans la tête ? est-ce physique ? Une épaule en dedans, si on est bien à sa place, on y pense et c'est bon ! Cela ne sert à rien de parler de la jambe isolée tant que le cavalier a un problème de position. Il faut toujours partir de la base.
Quand un élève arrive avec de mauvaises habitudes, je ne cherche pas à les détruire, parce que c'est déjà du passé. Dire " ne mets pas ta jambe en avant " ne sert à rien. Il faut créer de nouvelles habitudes. La répétition des nouvelles habitudes fait qu'ensuite, elle s'imposent.

Cheval Savoir : Parlons du travail à la longe : vous longez sur un simple licol...
Michel Robert : Je longe uniquement sur un licol (un petit licol américain, très léger, ndlr) jamais sur un embouchure. La rêne Colbert ? C'est l'horreur ! Je n'utilise jamais le moindre enrènement à la longe. Depuis sept ou huit ans, j'ai complètement abandonné les enrènements. Nous ne les utilisons pas ici.
Cheval Savoir : Alors que partout, on voit une inflation de «ficelles»...
Michel Robert : Les enrènements, je suis complètement contre. Et je les ai utilisés, c'est pour cela que je peux en parler ! Je me suis aperçu que c'était des cache-misère. Et que cela faisait des dégâts : mes défauts de position et d'actions étaient cachés par les rênes allemandes ! C'est le manque d'ouverture et l'égo mal placé qui pousse les cavaliers à tricher. Dès que l'on compense par du matériel, on s'éloigne de la raison première.
Cheval Savoir : Et avec les chevaux à problèmes ?
Michel Robert : Les chevaux les plus durs qui arrivent ici mal élevés, mal éduqués, sont travaillés de la même façon. A la longe, en licol. La majorité des défenses sont des défenses contre quelque chose. Si on enlève cette chose, il n'y a plus de défense. En une séance gentille, les chevaux se mettent en ordre sur le cercle.
Cheval Savoir : Un cheval fort et violent obéit très bien à la longe avec le simpe petit licol américain ?
Michel Robert : Mais oui ! Il y a même des cas flagrants : j'ai eu un cheval fraîchement arrivé ici qui était très bien lorsqu'on le longeait en licol, il descendait facilement le nez en bas, etc. Mais pour le même exercice, en filet, il s'est complètement bloqué ! En fait, il avait été traumatisé. Avec un licol, on n'agit pas sur la mémoire d'un cheval qui a été brimé dans la bouche, donc il vient en confiance sur quelque chose de nouveau...
Cheval Savoir : Autorisez-vous les sauts de mouton, les bonds de gaîté à la longe ?
Michel Robert : Oui, absolument. Je les encourage même ! Il y a des chevaux qui arrivent tristes, qui ne sont plus fiers d'eux. Je les fais réagir, je déclenche le jeu, les bons de gaîté pour qu'ils revivent ! Une fois que le cheval est relâché, il est content parce qu'il l'a fait. Cela va beaucoup mieux.
Les chevaux ont besoin de calme, mais aussi d'excitation, de jeu, ou alors de sérieux. Chaque moment est important, si on en enlève un, il manque quelque chose à l'équilibre. Je ne demande pas à un cheval de travailler tant qu'il n'est pas gai.
Cheval Savoir : Une vraie écoute...
Michel Robert : En fait, il y a sans arrêt des questions-réponses : le cheval envoie des messages en permanence, il pose une question, si le cavalier à peur, il ne peut pas répondre et le cheval à son tour ne se sent plus en sécurité. Il faut écouter les messages…Cela s'apprend.
Je m'aperçois de plus en plus qu'il n'y a pas que les problèmes de main et de bouche. Ces problèmes-là, on les voit clairement : n'importe qui peut le voir quand un cheval se fait casser la gueule ! Ce que l'on remarque beaucoup moins, ce sont les chevaux qui souffrent parce qu'ils sont coincés dans les jambes.
Cheval Savoir : Nuno Oliveira disait que le simple contact était déjà une action. Il préconisait qu'en dehors d'une demande, le bas de la jambe ne touche même pas le cheval...
Michel Robert : Je suis assez d'accord avec cette idée. Il est clair qu'une jambe qui vient au contact est déjà une aide. Mais je pense qu'un léger contact est apaisant aussi : le cheval a besoin d'être rassuré par une énergie qui vient des jambes, il a besoin d'une sensation d'ensemble. Ce contact doit être très léger, pacifiant, comme une caresse, de manière à ne pas donner la surprise de la jambe...
Cheval Savoir : C'est une belle formule, la " surprise de la jambe ". On est dans une équitation extraordinairement douce...
Michel Robert : Il m'arrive avec certains chevaux de supprimer totalement le contact des jambes. Je ne parle pas seulement du bas de la jambe, mais aussi de la cuisse ; il faut débloquer la cuisse, en l'écartant carrément de la selle...
Les chevaux que l'on serre dans les jambes souffrent, ils sont brimés physiquement, dans leur locomotion. Le fait de lâcher le contact avec les cuisses les libère. Il faut changer un peu ses habitudes !
Cheval Savoir : La position de la selle, parfois trop en avant, ne bloque-t-elle pas la locomotion, aussi ?
Michel Robert : La majorité des selles font mal au dos des chevaux. L'arçon en bois à l'ancienne est le plus souvent néfaste. Cela fait vingt ans que je recherche des évolutions pour améliorer le confort des chevaux. La sangle gène beaucoup, aussi ; une sangle trop étroite, c'est catastrophique.
Je reçois ici des chevaux qui ne peuvent plus marcher normalement. A force d'être mal montés, ils sont coincés, ne savent plus trotter ni galoper. Des actions fausses sur les cervicales rétrécissent leurs allures. Je veux qu'un cheval ait un bon dos, et qu'il s'en serve librement.
Si vous attachez la tête, le balancier ne fonctionne plus, et cela bloque quelque part…c'est simple ! Ce n'est pas le cheval qui déteriore son allure, c'est le cavalier.
Vous faites galoper un cavalier avec n'importe quel cheval sur une simple ligne droite, une diagonale par exemple, à la vitesse qu'il veut, dans la position qu'il veut. Vous refaites la même chose avec un obstacle au milieu et vous constatez que plus l'obstacle approche, plus la qualité du galop se détériore. En fait, c'est l'appréhension du cavalier qui influence le cheval !
La majorité des chevaux qui ne tournent pas, c'est parce que la rêne exterieure est bloquée. Ce sont les cervicales qui prennent, le dos aussi. Et c'est fini, il n'y a plus de propulsion…
Cheval Savoir : Cette fameuse rène extérieure, la " rêne de l'écuyer "…sa réputation de reine des rènes est donc bien usurpée !
Michel Robert : Bien sûr ! Pour bien tourner, il faut relâcher la rène extérieure ; on met un cheval dans une attitude, et il s'y maintient. Le reste, c'est de la surveillance.
Cheval Savoir : C'est ce qui se fait en attelage...
Michel Robert : C'est de la simple logique !


Cheval Savoir : La décontraction du cavalier et celle du cheval...C'est un problème de type "œuf/poule", non ? Que pensez-vous de la cession de mâchoire ?
Michel Robert : La cession de mâchoire doit faire partie d'un tout. Elle ne sera pas bonne avec un cavalier crispé et un cheval crispé. Elle pourrait être obtenue comme un mouvement de cirque sans que le cheval ne relâche quoi que ce soit. Le cavalier ne va pas la demander avec de la force et des coups de poignet ! Ce qu'il faut, c'est que cela corresponde à une attitude mentale du cavalier qui veut de la décontraction et qui demande à son cheval de se relâcher mentalement aussi.
Ce qui compte, c'est ce qui accompagne la demande de cession de mâchoire. Il ne faut pas se fixer sur un point sans tenir compte du reste. Et le cavalier doit apprendre à céder aussi. Non pas dès que le cheval a cédé, mais avant ! Il faut que le cheval sente que vous êtes prêt à céder, et qu'il sache que la demande contient déjà la récompense future.
Quand le cavalier et le cheval sont relachés, on obtient tout ce que l'on veut. On ne peut pas faire autrement que de prendre l'esprit et le corps comme un tout.
Cheval Savoir : Vous avez un mode de vie ascétique...
Michel Robert : Je fais 40 minutes de yoga le matin, je monte cinq ou six chevaux par jour. Je suis végétarien, je ne fume pas, je ne bois pas de café. Je suis à l'écoute de mon corps.
Cheval Savoir : Nous sommes loin d'une certaine imagerie traditionnelle du cavalier bon buveur !
Michel Robert : Les cavaliers qui se laissent aller disparaissent petit à petit des podiums. La compétition aujourd'hui est tellement forte…on a besoin de tout ; il faut devenir des athlètes sains, comme dans les autres sports. Le yoga me permet de progresser dans ma souplesse et dans ma concentration. Je pourrais le conseiller à tous les cavaliers. Ou au moins de faire un peu de gymnastique, de danse...
Analyse et réflexion amènent à la même conclusion : savoir comment on est, par rapport au cheval, qui nous renvoie directement notre reflet.

Bric à brac en vrac
C.S : L'échauffement ?
M.R : La veille d'une grosse séance (1,20m) je fais toujours sauter quelques croisillons pour réveiller les articulations du cheval.
C.S : Le bon âge pour débourrer ?
M.R : Peu importe. Ce qui compte c'est la manière. Il faut que ce soit facile, évident, que ça ne laisse pas de traces. La brutalité marque terriblement les chevaux. Certains ne se remettent jamais de leur débourrage.
C.S : Les épreuves pour chevaux de quatre ans ?
M.R : Je suis contre. Si on veut faire des cracks, il faut les attendre !
C.S : La nourriture ?
M.R : Je nourris avec un aliment complet (c'est plus régulier) et du foin à volonté.
C.S : Les muserolles ?
M.R : La majorité de mes chevaux n'ont qu'une muserolle française même pas serrée. Si le cheval ouvre vraiment la bouche de manière démesurée, il m'arrive de mettre transitoirement un noseband, mais sans le serrer.
C.S : Un bilan ?
M.R : Ce qui est le plus encourageant pour moi c'est d'être dans les 10 meilleurs mondiaux avec des chevaux " nature ". On peut y arriver sans médication sans barrage, sans rènes allemandes !

Quelques fleurons de son palmarès
Une carrière au plus haut niveau !
Né le 24 décembre 1948, Michel Robert commence l'équitation très jeune, passe son monitorat à 18 ans et se conscare d'abord au complet (en 1972, il participe aux Jeux Olympiques de Munich dans cette discipline)
Il se spécialise ensuite en CSO et y glane un palmarès prestigieux, Il est aujourd'hui classé dans le " Top ten " des dix meilleurs cavaliers mondiaux.
Michel Robert est l'auteur de plusieurs ouvrages :

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