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De la cascade équestre au travail en liberté…

A une époque, dans les grands studios américains, la MGM ou les Frères Warner, la fonction de cascadeur n'était pas encore un métier. Les figurants sous-payés (ou non payés !) étaient prêts à se rompre le cou pour apparaître quelques secondes sur l'écran.
De ces temps héroïques sont nées les vocations de certains cascadeurs qui sont devenus aussi de fins dresseurs, produisant, pour le monde du spectacle équestre, des numéros éblouissants.
Récit d'une évolution.
lorenzo a cheval
Lorenzo, passé maître dans la cascade de pleine nature, où le cheval, dans son élément, reste totalement consentant. © collection Lorenzo
Il est loin le temps de ces emplois très précaires, à hauts risques, d'une durée souvent brève…Ces casse-cou des premières heures deviendront des stuntmen, des cascadeurs, professionnels à part entière, rémunérés et conscients des risques qu'il leur faut prendre et qu'ils font courir à leurs différents partenaires, dans le seul but d'assurer la "prise". Ils mettront alors tout en oeuvre pour que leurs prestations puissent être reproduites à la demande, et que le risque de "casse" se rapproche du niveau zéro.

D'authentiques cavaliers de l'Ouest

Pour atteindre plus de véracité, dans les westerns notamment, il sera fait appel à des hommes de métier, d'authentiques cow-boys, des vachers, chargés alors de dresser de nombreux chevaux pour doubler le héros et l'héroïne, et leur permettre d'être crédibles sans se rompre les os ! Le but était aussi de supprimer toutes ces chutes parfois mortelles, dûes à aux exigences du scénario : le cable d'acier tendu devant la charge de la cavalerie, ou celui qui reliait les antérieurs du cheval à la main libre du cavalier, ce dernier choisissant l'instant -pas forcément l'endroit- de sa chute ; mais sûrement pas l'intégrité de sa monture ni la sienne !
Méthodes archaïques, sans pitié…

Roy Rodgers
Roy Rodgers, en 1938…à l'aube du cinéma en couleurs ! © D.R

Ils sont nombreux, et il est impossible de les citer tous ; ces hommes, ces femmes aussi, qui avaient choisi un métier hors normes. Randolph Scott a convoyé du bétail avant de se voir "couché" sur celluloïd ; Burt Lancaster était un trapéziste réputé issu du monde circassien avant d'obtenir un rôle dans Le plus grand chapiteau du Monde, et bien d'autres prestations qui l'ont rendu célèbre. Quant à Gary Cooper, dont la démarche, légendaire et chaloupée, était le résultat d'une double fracture du bassin consécutive à une chute de...cheval, il sera dresseur, cascadeur, avant de se faire un nom dans un genre cinématographique très cadré, mais aussi en d'autres prestations, qui vont conquérir l'Europe et engendrer bien des vocations.
Et puis, avec la progression des connaissances et la sensibilisation aux valeurs de protection animale, des institutions vont se mettre en place. Avec le concours efficace de John Wayne notamment, elles seront destinées à protéger tous les animaux évoluant sur les plateaux de cinéma, bien sûr, mais aussi sur les scènes de théâtre, cinéscénies, fêtes votives…La mention, en fin de générique : "Les animaux utilisés dans ce film n'ont pas été maltraités" résulte d'un contrôle pointu, portant sur au moins 20 règles, exercé par la PRCA -l'équivalence américaine, en plus stricte encore, de notre SPA…

Cascadeur à cheval
© collection Pignon

Les nouveaux cascadeurs

Dès lors, il va appartenir aux nouveaux cascadeurs, plutôt que d'en faire des victimes de leurs exploits éphémères, de bien éduquer leurs futurs partenaires, pour qu'ils deviennent, dans la patience et la raison, des complices consentants et durables. Qui se pointent ou se cabrent, reculent jusqu'à se renverser, se couchent, saluent, bottent et ruent, tentent de mordre sans mordre, à la demande, au moment souhaité et à l'emplacement prévu… Aujourd'hui, plus aucun professionnel ne cherche à se briser l'échine, à mettre à mal des chevaux, pour quelques minutes de gloire qui, en cas de raté, lui porteraient un grand préjudice. Si les Américains, cherchant à se créer un vrai passé, n'auront pas leur pareil pour nous émouvoir avec de multiples aventures de cow-boys solitaires, les Français, riches de leur pratrimoine historique bien réel, se rendront crédibles en de grandes épopées de "cape et d'épée". Celles-ci vont nécessiter bien des chevaux, des dresseurs et des cascadeurs familiarisés et initiés aux équidés. Parmi de nombreuses conceptions et réalisations équestres, l'énorme travail de François Nadal, homme de cheval, sera consacré internationalement à la suite de la longue préparation et de la minutieuse mise en scène d'une séquence cinématographique désormais d'anthologie : plus de vingt minutes, à l'écran, d'une course effrénée de quadriges, riche de rebondissements, pour le Ben Hur des années soixante avec Charlton Heston dans le rôle-titre. Le savoir-faire de la chevalerie française aux USA ! C'est auprès de lui qu'un certain Mario, épris de culture amérindienne, viendra prendre bien des conseils, qui lui serviront plus tard, avant de se lancer dans ses propres et talentueuses aventures…

«Le débourrage doit être un rapport de forces complices.»
Mario Luraschi

Dès 1967, Georges Branche va proposer ses chevaux, très bien mis, en vue de différents exercices, acrobaties et prestations, à de nombreux cascadeurs " saisonniers ", renouvelables, dans le cadre de la Mer de Sable à Ermenonville dans l'Oise. Tandis que, plus bas, près de la Méditerranée, Eric, Christophe et Robin se font les jambes, le dos et les dents sur un petit Shet', Pompon, qui les conduit à l'école à l'ombre d'un père dresseur de chevaux et d'une mère dompteuse de fauves…Ils deviendront les Hasta Luego, faisant briller sous leur propre et vaste chapiteau itinérant de nombreux chevaux lusitaniens, avec leurs compagnes et de leurs enfants (Sabrina après Pompon en quelque sorte !)
Mario Luraschi, lui, va faire du chemin -auprès d'Alvaro Domecq ou Rafaël Peralta pour l'équitation ; de Claude Carliez et Remy Julienne pour la cascade cinématographique. Il va créer la Vallée des Peaux Rouges, faire des émules et son cinéma, et pourra confier aux média qui le soutiennent en 1984, l'élève dépassant les maîtres, certains constats concernant les chevaux destinés à la cascade : "Plus encore que pour les autres disciplines équestres, le cascadeur doit avant tout porter sa plus grande attention au moral de son cheval. Et celà dès le sevrage ! Mais déjà sous la mère, il faut habituer le poulain à notre présence quitte à troubler son intimité. Le débourrage ne doit pas être un duel mais un rapport de forces complices !" Ainsi, la confiance acquise le plus tôt possible permettra d'éviter les réactions de crainte ou de défense.
Cette même année, retrouvant ses terres natales, Yvan Chiffre met sur pied, avec tous les villageois d'un village du Gard, le Cid Campeador : batailles, tournois avec chutes arrière et autres maniements de masse d'arme ou d'épée à deux mains. Tous ces amateurs seront encadrés par deux cascadeurs professionnels, Michel Anderson et Patrick Steltzer (un saut du haut d'un immeuble de plusieurs dizaines d'étages, style "l'homme qui tombe à pic", l'a confirmé dans ses possibilités). Tous deux poursuivront une carrière au cinéma. Dans le même genre -la cinéscénie- Philippe de Villiers est l'instigateur, en 1978, du spectacle du Puy du Fou, un creuset de talents (cascadeurs équestres, dresseurs d'ours, de loups et de rapaces) toujours d'actualité avec 130 chevaux sur le site. Dans la même foulée, et face aux hommes de l'Ouest sur celluloïd, bien des vocations, de voltiges en cascades, vont émerger dans le sud de notre pays.

Lorenzo en spectacle
© collection Lorenzo

Du pré à la scène

Le sud de la France abrite encore, pour quelques temps, des peuples cavaliers dont les libertés se réduisent chaque matin qui se lève, comme un adieu à nos racines profondes. Il est vrai que le cheval, avec tout ce qui l'entoure, a du mal à se fondre dans la conformité. Cependant, bien des hommes de cheval se sont illustrés en des terres méditerranéennes avant de parcourir la planète. Tout droit sorti de la Vallée des Peaux Rouges, Jean-Charles Andrieux, " Charly ", va sévir à Méjanes, à Marseille, dans toutes les fêtes de villages (tournois de chevalerie, passage du feu, voltige en ligne, etc…) puis en Avignon, à Cheval-Passion, avec, entre autres prestations, une poste à six chevaux. Fondateur des Cavaliers Voltigeurs de France, d'où sortiront de nombreux professionnels du spectacle, installé dans le Vaucluse où il a développé un élevage de chevaux ibériques, il explique : " Le cascadeur, à mon sens, n'a pas besoin d'être passionné par le cheval : il l'utilise, comme un outil de travail, même s'il le respecte. Le cavalier-voltigeur, en revanche, doit être passionné pour être en harmonie avec son cheval ou ses chevaux, pour pouvoir aller plus loin dans le spectacle. Un employeur va demander au cascadeur une action spécifique (par exemple, lors d'un tournage, de faire chuter sa monture à tel moment précis en un lieu donné ; c'est le réalisateur qui décide). En revanche, il sera plutôt demandé au cavalier-voltigeur de proposer ce qu'il sait et peut faire avec son cheval…" Chaps monte, quant à lui, la compagnie des Cavaliers de l'Impossible et s'installe à Cuges-les-Pins près de OK Corral ou de nombreux cascadeurs s'en iront seconder Buffalo Bill pour des prestations estivales.

Le dressage en liberté…revu et corrigé

En 1990, un genre nouveau, une nouvelle expression du dressage en liberté vont voir le jour. Cette année-là, sur l'hippodrome de Bron-Parilly dans le Rhône, un tout jeune homme et une drôle de jument grise, venus de la Drôme, vont créer l'évènement en innovant dans le genre par une totale...liberté. L'expression d'une véritable empathie, comme l'existence inexpliquée d'une communication non-verbale : une prestation qui semble dûe à des extra-terrestres…Et Jean-François Pignon en compagnie de Gazelle, puis de la fille de cette dernière, Salza, de l'étalon Malik puis bien d'autres, va enflammer Avignon, Vérone, Essen…
Dresseur, voltigeur ou cascadeur…la frontière est étroite dans le monde du spectacle. Tandis que Fredéric Pignon et Magali Delgado chorégraphient les évolutions aériennes de leurs chevaux lusitaniens, qu'Arnaud Gillette choisit un Akal-Teke, le manosquin Jean-Marc Imbert et son criollo Nikito renversent les genres et proposent une équitation en liberté, sans les mains et sans harnachement, mais avec toujours cette empathie venue d'ailleurs, des profondeurs de nos êtres…

Jean François Pignon
Jean François Pignon : la modernité dans l'expression d'une totale complicité © collection Pignon

Figer l'instant éphémère d'une extrème légèreté

Dans la même veine de la liberté, Lorenzo et ses Camargue en poste vont défier les lois du dressage, de la voltige et de la cascade, tandis qu'Eddy Pineau parvient à figer l'instant éphémère d'une extrême légèreté. Les étoiles de la piste sont souvent...filantes. Pourtant, beaucoup de celles et de ceux cités plus haut ont su durer, passer du terrain de foot-ball d'une fête locale aux plateaux de cinéma (Danse avec lui , par exemple). Partis de l'île de La Barthelasse en Avignon, Bartabas et Zingaro, le Frison, vont effectuer le parcours que nous connaissons et parvenir à la création de l'Académie du Spectacle Equestre dans la Grande Ecurie du Château de Versailles. Jean Marais déclarait : "Je ne sais pas monter à cheval mais le personnage que j'incarne sait, lui !" Nous retiendrons que chaque manifestation est unique, qu'il s'agisse d'un salon, d'une fête ou d'un tournage…

Mario Luraschi : de l'Etalon Noir à Ben Hur

Près de 500 participations à des longs-métrages, huit D'Artagnan ! Il a bien grandi, le garçonnet de treize ans qui affrontait l'oeil de la caméra pour la première fois dans Les Indiens, un téléfilm de Robert Viallet... Si c'est un pur-sang arabe, de souche polonaise, Dansk (acquis à Las Vegas) qui va incarner, peint en noir, l'un des étalons de la même couleur, 70% des élèves de Mario Luraschi sont de race ibérique : lusitaniens ou pure race espagnole. Pour le Ben-Hur de Robert Hossein (au Stade de France, devant 65000 spectateurs) ce sont 60 chevaux (l'un d'entre eux a participé à plus de soixante films !) issus d'Espagne ou du Portugal qui resteront stationnés durant neuf mois à la Ferme de La Chapelle. Parmi eux seront sélectionnés les 45 coursiers fougueux pour la longue séquence de la course des quadriges, où seront mis à l'épreuve trois meneurs espagnols et trois meneurs français. Pour la petite histoire, c'est Mario Luraschi qui mène, caché et couché aux pieds du biterrois Christophe Héraut dans le rôle-titre, le char de Ben-Hur. Ben-Hur, en live : le plus grand défi de sa carrière !

Vient de paraître

J.F.Pignon : un chemin vers la liberté Sylvie et J.F.Pignon viennent d'éditer un beau livre courageux, abondamment illustré, qui retrace le parcours de ce dresseur atypique, avec tous sur ses cheminements :

« Jean-François Pignon, un chemin vers la liberté »


Editions Pignon
Chemin du Petit Pascalet
30420 Calvisson
Site internet : www.jfpignon.com

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