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Lou Drapé, le cheval-fantôme d’Aigues-Mortes

Par Amélie Tsaag Valren
Pôle mythes et légendes de la Fédération Française Médiévale



N°34 Juillet - Août 2012
3 Commentaire(s)
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En hommage au festival Chevaux du Sud, je m'en vais vous conter la terrifiante histoire de lou Drapé, l'équin-fantôme, la terreur des enfants d'Aigues-Mortes, dans le Gard. Le nombre de ses victimes s'est compté en milliers, du moins le dit-on ! Ce cavalant cavaleur légendaire est frappé depuis d'un bien injuste oubli...

La maman du Gard dit a son bambin « lou Drapé, garde t'en bien ! » dans la langue chantante du pays. Au cœur des marécages de la Petite Camargue se dresse Aigues-Mortes, ville de mortes-eaux désormais blottie derrière ses remparts. A cette époque, on ne peut étendre un bras nu plus de trois secondes dans la rue sans qu’il se couvre d’une marée grouillante de moustiques, de dardargnans aiguilleurs à la soif de sang aiguisée !

Cheval de Camargue
Le légendaire cheval-fantôme... Photo par Marc Hennemeyer, Licence C.C.

Bien avant que la vague touristique ne s’en vienne, bien avant que l'homme n'enfouisse la nature sauvage sous de luxueuses résidences de vacances, bien avant qu'il ne domestique les derniers Crin-Blanc « divaguant » hors des enclos.

Parvenus aux portes de la ville, ils s’arrêtent et guettent le passage d’un grand cheval blanc. La musique des sabots de lou Drapé exerce sur eux un irrésistible attrait

Nous sommes au XIXe siècle, à l'époque où les rues du Gard, pas encore éclairées, sont chaque nuit le théâtre d'un grand ballet de dangereux esprits.

« Qui montera lou Drapé ?
Toi ou moi ?
Celui que lou Drapé emportera, ce sera toi ! »

Cette comptine est chantée par les enfants qui jouent entre eux après le dîner. Que la nuit étende son voile, qu'ils partent se coucher et parfois, une musique charmeuse naît derrière les remparts. Les enfants s’éveillent, seuls, ils perçoivent cette mélodie que leurs parents ont oubliée depuis plus d’une décennie. Ils quittent leurs maisons en silence, bras étendus en avant, yeux clos, ils marchent, ils marchent et ne sentent ni le sol écorcher leurs pieds ni l'armée des moustiques percer leur peau. Parvenus aux portes de la ville, ils s’arrêtent et guettent le passage d’un grand cheval blanc. La musique des sabots de Lou drapé exerce sur eux cet irrésistible attrait.

Il gagne les marais du Grau du Roi…

Le cheval fantôme vient à passer et prend sur son dos tous les enfants égarés, les uns après les autres. Qu’il manque de place et sa croupe, d'abord de taille ordinaire, s'allonge pour en contenir cinquante et cent ! Échevelé, il repart au grand galop lorsqu’il juge sa charge suffisante. Où conduit-il les enfants ? D’aucuns disent qu’il gagne les marais du Grau-du-Roi, mais qu'en savent-il ? Ceux que prend lou Drapé en croupe n'en reviennent jamais plus. Certains parents pensent que leurs bambins disparaissent un temps seulement au pays des fées, celui où Crin-Blanc a conduit le jeune Folco, cet Autre Monde, proche et lointain. Ils en reviennent beaucoup plus tard, un peu fadas, légèrement enfadés. Un peu “fous”, en bon françois. Suffisamment fous, en tout cas, pour dire haut et fort “je crois aux chevaux-fée, j'en ai même rencontré !”.

Venus de la mer et des eaux, ces chevaux-fée sont redevenus sauvages quand les hommes ont oublié la bonne façon de les apprivoiser

Pour l’elficologue Pétrus Barbygère (avatar, paraît-il, du respectable écrivain Pierre Dubois), arpenteur de ces mondes étranges et connaisseurs de leurs secrets, lou Drapé est le cousin des chevaux-fée, blêmes juments et Mallets, bians chevaux et blanques juments, une foule cavalante et écumante en différents patois contée. Venus de la mer et des eaux, ces chevaux-fée sont redevenus sauvages quand les hommes ont oublié la bonne façon de les apprivoiser.

(Moins poétiquement, ils proviennent du souvenir de sacrifices équins aux divinités mineures régissant les eaux, des pratiques disparues avec l'arrivée du Christianisme en Europe occidentale). Si l'on s'appuie sur l'étymologie proposée par Frédéric Mistral, “drapet, draquet”, soit “petit drac”, lou Drapé est sans doute aucun une créature déguisée, drapée dans un suaire, comme un fantôme ! Pour Jacques de Boez, il symbolise le courage du cheval qui jamais ne recule devant l’ouvrage ni n’abandonne son travail. Voilà qui serait curieux, car lou Drapé est en vérité un drac, à n’en point douter !

La Porte des Reines d'Aigues-Mortes
La Porte des Reines d'Aigues-Mortes, peinte par à Frédéric Bazille (1841-1870), à l’époque où la légende de lou Drapé circulait dans cette région.

Drac ?. Au Sud de la Loire, toute créature un peu fantastique peut s'appeler ainsi ! Multiforme, parfois dragon, parfois lutin ou encore loup-garou, démon de l'eau ou engeance du Diable, le drac apparaît aussi sous la forme du cheval. Le Dictionnaire des symboles le cite d’ailleurs comme un « beau cheval blanc qui saisit les voyageurs pour les noyer dans le Doubs », même s'il ne s'agit là que d'une des multiples formes qu'il revêt. Car le drac, c'est l'eau sauvage, l'eau qui déborde, l'eau qui serpente et parfois se fâche et se fiche -“floutch !”- des barrages et retenues comme d'une guigne. L'eau qui fait ce qui lui plaît, irriguant là, noyant ici !

Les Aigues-mortais ont oublié lou Drapé depuis bien longtemps. Les enfants ne savent plus rien de lui ! Le célèbre Collin de Plancy, collecteur puis pourfendeur des traditions populaires, en parle dans son Dictionnaire infernal. En 1856, Jean-Paul Migne, associé de ce dernier, fait de même dans l’Encyclopédie théologique :

« C'est comme le croque-mitaine des Parisiens et l'ogre du Petit Poucet de Perrault. […] Lou Drapé est donc non-seulement pour les bambins un objet de terreur, mais encore le thème de leurs plus sérieux commentaires. »

Il était bien connu au milieu du XIXe, notre lou Drapé, et même après. Paul Sébillot, collecteur des traditions populaires à la charnière des XIXe et XXe siècles, est curieusement muet à son sujet, dans cette immense série d'ouvrages composant Le Folklore de France. Cent cinquante ans plus tard, il ne reste absolument rien de cet étrange cheval-fée.

Le témoignage invisible d'une nature Camarguaise crainte et respectée…

Par hasard, cette légende est la première dont j'ai cherché à collecter le souvenir. Que le Vidourle soit devenu trop sage, que les marais soient domestiqués, que l’automobile, le tracteur et l'éclairage public l'aient chassé, lou Drapé n'est plus !

Que perd t'on, en cessant de transmettre ces vieilles légendes ? Bien des choses... l'imagination, la mémoire des lieux, le lien à la terre, la connaissance du sol que l'on foule, la capacité à rêver devant la beauté des paysages (du Sud ou d'ailleurs), le mystère de sa monture, et par dessus tout... le respect envers la nature. Car lou Drapé, pour terrifiant qu'il soit, est le témoignage invisible d'une nature Camarguaise crainte et respectée. Une Camargue qui n'existe plus, celle qu'arpentaient de libres troupeaux sauvages. Le témoignage d'un monde passé, touchant au cœur ceux qui prennent le temps de le rêver. Le temps de l'imaginer.


Bibliographie

  1. Bernard Sergent, Le guide de la France mythologique: parcours touristiques et culturels dans la France des elfes, des fées, des mythes et des légendes : Société de mythologie française, Payot, 2007.

  2. Jacques de Biez, Un maître imagier : E. Frémiet, Aux bureaux de l'Artiste, 1896, p.77.

  3. Jacques-Albin-Simon Collin de Plancy, Dictionnaire infernal, première édition 1818, réédité par Slatkine en 1993.

  4. Jacques-Paul Migne, Encyclopédie théologique : ou, Série de dictionnaires sur toutes les parties de la science religieuse…, 1856, 3e éd, p. 504-505.
Cet article fait partie d'un ouvrage en recherche d'éditeur.

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3 commentaire(s) »

eleonore :
Le 11/07/2012 à 22h36

Belle écriture pour un personnage qui se devine fécond en inventions et qu'il faudrait faire revivre dans les mémoires de ces chères têtes blondes...La mienne est grise, mais j'y logerais bien Lou Drapé pour mes petits enfants.

jardin :
Le 12/07/2012 à 00h02

Magnifique texte,un vrai plaisir de lecture....

valren :
Le 12/07/2012 à 01h37

Merci beaucoup !

Article publié le 07-07-2012

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