Cheval et développement personnel :
en quête de « l’effet miroir »


Par Amélie Tsaag-Valren.



Journal N°63 -
L’équitation évolue. Pendant que les connaissances s’accroissent en éthologie, on recherche de plus en plus souvent le bien-être dans un compagnonnage avec notre animal favori. Plusieurs ouvrages récemment parus conseillent de s’inspirer des qualités du cheval pour de meilleurs rapports humains. Au-delà du fait d’y croire ou non, est-ce une prise de conscience de tout ce que le cheval peut nous apporter grâce à sa différence ?

Le XXe siècle a vu plus de bouleversements dans la relation humain-cheval qu’il ne s’en était produit au cours des cinq siècles précédents. Nous sommes passés d’une association utilitaire et militaire (la valeur du cheval mesurée par ce qu’il apporte en force de travail et force de frappe) à une relation fondée sur le sport et le loisir, puis sur le jeu et l’émotion (lire Le cheval et l’empathie).

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De plus en plus souvent, une relation au cheval qui passe par le jeu et l’émotion.
© Alexia Khruscheva - Fotolia

Ces derniers mois, une foule de publications abordent les bienfaits apportés par le cheval dans le cadre de l’équithérapie et du développement personnel. De nombreux stages sont désormais proposés, les témoignages des bienfaits abondent.

L’effacement de la frontière entre l’humain et l’animal

L’évolution des connaissances du cheval s’accompagne d’un nouveau point de vue sur la frontière toute relative qui nous séparerait des animaux. Elle s’est beaucoup réduite. De « mur » érigé entre l’humain et des animaux « stupides car incapables de créer et d’agir sur leur environnement » [un « mur » que certaines institutions religieuses ont contribué à monter et à entretenir], elle est devenue plus floue, plus vague.

Le cheval suscite désormais un intérêt… parce qu’il est un cheval. Un autre. Une possibilité d’apprendre et d’expérimenter un regard non-humain sur le monde

L’ONU a reconnu en janvier 2015 l’existence de cultures non-humaines, déjà documentées chez les grands singes, les éléphants, les cétacés et certains oiseaux. L’Inde a accordé aux dauphins le statut de personnes non-humaines fin 2014. La France a fait un petit pas en reconnaissant dans l’animal un être sensible, une évolution juridique qui reste très en retard sur la réalité du vécu et les connaissances scientifiques.

L’idée même du développement personnel par le cheval est rendue possible par l’affaiblissement du spécisme – la hiérarchisation qui consiste à placer les animaux sur un niveau d’échelle de valeur « inférieur » à celui des êtres humains. Dans la mesure où les animaux sont perçus comme plus proches de nous qu’auparavant, il n’est plus anormal ou dévalorisant de s’inspirer d’eux. Le détachement du rapport utilitaire envers le cheval en Occident est à la base de ces nouvelles découvertes. Le cheval suscite désormais un intérêt… parce qu’il est un cheval. Un autre. Une possibilité d’apprendre et d’expérimenter un regard non-humain sur le monde.

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Le travail à pied… une approche qui séduit les « équi-piétons… » © Petra Eckerl - Fotolia

Le développement personnel par le cheval, l’équitation éthologique, le mouvement des équi-piétons et celui de la communication intuitive, malgré différents bagages plus ou moins ésotériques, délivrent un même message d’ouverture à la différence du cheval en tant qu’être vivant non-humain :
« Je crois qu’en développant une conscience un peu plus équine du monde et de notre façon d’y trouver une place, nous parviendrons à devenir des êtres humains plus complets, qui travaillent et échangent avec d’autres sans pour autant se laisser marcher sur les pieds », écrivait Chris Irwin dans Les chevaux ne mentent jamais.

Le mouvement ne semble pas près de s’arrêter. Il pourrait déboucher sur la généralisation du compagnonnage (la détention de chevaux « pour la compagnie »), puis sur la disparition du sport hippique, voire celle des sports équestres s’ils ne deviennent pas éthiquement compatibles : Site des Haras Nationaux.

La fréquentation d’animaux nous rend plus heureux

En plus des nombreuses études venues prouver que la fréquentation régulière d’animaux nous rend plus heureux, une dizaine d’ouvrages (parfois ésotériques) se penchent sur le développement personnel. Le monde scientifique n’a pas réellement d’explication carrée sur la nature de cette relation bénéfique entre l’humain et le cheval. L’équitation a cette immense vertu de nous rapprocher de la nature, ce qui se traduit notamment par une diminution du stress.

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Le contact harmonieux avec le cheval entraîne une diminution du stress… © alexnika - Fotolia

La nouveauté réside sans doute dans l’ouverture de stages de développement personnel avec le cheval aux non-cavaliers. Les organisateurs de ces stages insistent de plus en plus sur l\'interêt d\'apprendre du cheval :


 « Lorsque les hommes commencent à apprendre des chevaux et à penser comme des chevaux, alors la magie advient » – Chris Irwin

Les témoignages parlent d’un « mieux-être », d’une amélioration de la capacité à diriger des groupes, et surtout d’un « effet miroir »…

Effet miroir !

De nombreux enseignants (en équithérapie comme en développement personnel) parlent de cet « effet miroir », qui se produit lorsque l’on prend le temps de s’ouvrir à un échange avec le cheval. À ce sujet, les témoignages sont nombreux. J’y joindrai le mien sans aucune hésitation.

C’était au centre équestre de Chauché l’été dernier avec Mireille Moulet, thérapeute forte d’une longue carrière de cavalière et d’éleveuse. Cet « effet miroir » peut être vécu avec un cheval ou un poney qui ne soit pas le sien – Mireille a d’ailleurs encouragé tous les participants à retenter l’expérience chez eux, avec leurs propres animaux. La plus grande difficulté est sans doute de parvenir à se relaxer sans trouver « stupide » l’idée de « s’ouvrir » à son cheval, et sans réfléchir à l’aspect théorique de cet échange. Rester dans le ressenti et dans l’émotion pure est certainement la clé qui permet cette expérience.

La difficulté à rester dans l’émotion sans juger ce qui se passe peut être surmontée par la présence d’un groupe, et par l’aide et les encouragements de l’enseignant. L’ « effet miroir » est difficile à décrire et à raconter avec précision. Il se manifeste par la prise de conscience d’un problème ou d’un manque (on peut parler de « révélation » au sens premier du terme) lors du contact avec le cheval. Sur le principe, ce que l’on ressent est assez proche de ce qui peut se produire pendant une séance de méditation pleine conscience, une fois le flot des pensées « nettoyé ».

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Le cheval, par son charisme et sa douceur, peut provoquer un véritable « effet miroir »… © Maytii - Fotolia

Cette prise de conscience est différente suivant l’histoire personnelle de chacun. Elle touche à notre intimité et à nos émotions. Il peut tant s’agir d’une prise de conscience d’un manque (de reconnaissance, d’amour, de confiance en soi…) que de celle d’une qualité, ou de l’urgence d’une chose importante à faire.

Le nom même d’ « effet miroir » peut-être pris avec distanciation : à toutes les époques, de grands cavaliers ont pris conscience de leurs qualités et de leurs failles en fréquentant quotidiennement des chevaux. Tout comme l’équitation dite « éthologique » constitue davantage un rhabillage moderne de principes déjà connus par des grands écuyers, l’effet miroir est probablement la re-découverte d’un vieux principe, déjà évoqué dans les mythologies et les contes à travers de nombreuses histoires de chevaux « merveilleux », chamaniques, ou parlants.

Expérimenter… et garder son esprit critique !

Il serait tentant de se jeter sur son téléphone pour dénicher le premier stage de développement personnel par le cheval trouvé, tant les bienfaits sont nombreux et impressionnants. Nous retrouvons le même foisonnement de découvertes, le même enthousiasme qu’aux débuts de l’équitation éthologique… les mêmes difficultés aussi ! Tous les enseignants de développement personnel par le cheval ne sont pas forcément justes et honnêtes dans leur démarche. Mieux vaut s’assurer de leur bonne réputation avant d’accepter un stage : c’est pourquoi j’ai particulièrement apprécié les précautions prises par Mireille Moulet lors des explications théoriques du stage avec elle, à Chauché.

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© skmjdigital - Fotolia

Certains emballages théoriques se sont bâtis autour de ces découvertes. Est-il besoin de déposer des marques (telles que l’Approche Eponaquest©) avec différents grades ou niveaux d’initiation ? La gradation dans les rapports humains-chevaux a été instaurée par Pat Parelli, qui distingue dix « niveaux » dans la quête du mythe du centaure :

  1. le partenariat (Partnership) ;
  2. l\'harmonie (Harmony) ;
  3. la finesse (Refinement) ;
  4. la polyvalence (Versatility) ;
  5. l\'Unité (Unity) ;
  6. l\'Unité véritable (True unity)
  7. la maîtrise de l\'Unité véritable
  8. la maîtrise de l\'Unité véritable (2)
  9. la maîtrise de l\'Unité véritable (3)
  10. l\'Unité suprême (le mythe du Centaure).

Ce système de gradation favorise les dérives sectaires : il engendre une frustration. Le risque est de tomber dans un enchaînement de stages onéreux qui apporteront un bien-être sur le moment, suivis d’un manque et d’une certitude que seul l’enseignant de « cette » méthode permettra de progresser. Un enseignant malhonnête n’aura pas la démarche de pousser ses élèves à progresser chez eux, il tentera de les placer dans une situation de dépendance. Or, il n’est nul besoin de suivre un stage gradué pour apprendre à réfléchir sur le comportement des chevaux. L’observation de ses propres chevaux suffit, pour peu qu’ils soient au pré.

Quelques théories des ouvrages de développement personnel par le cheval ne sont pas en phase avec les connaissances éthologiques et scientifiques actuelles. Elles insistent à juste raison sur l’importance des émotions et du ressenti, mais peuvent s’orienter sur différentes définitions qui restent largement para-scientifiques, comme la télépathie.

Pour Chris Irwin, dont certaines petites phrases pourraient presque constituer des mantras de cavalier, l’essentiel des problèmes relationnels entre les humains et les chevaux viendrait du fait que le cheval est fondamentalement une proie, tandis que l’humain a un comportement de prédateur... Il faudrait donc s’intégrer à la structure sociale des chevaux, devenir leur « leader » pour aboutir à une relation harmonieuse. Une théorie révoquée par presque tous les éthologues équins de formation scientifique, qui signalent un risque à vouloir s’insérer en tant que « dominant » parmi un groupe de chevaux.
S’ouvrir à la différence du cheval sans juger, tout en vivant heureux à notre place d’être humain. C’est peut-être cela, le secret du bonheur ?

Equithérapie et développement personnel : à ne pas confondre !

Il est fréquent de confondre l’équithérapie et le développement personnel, une confusion rendue d’autant plus facile que certains enseignants proposent les deux.
L’équithérapie est reconnue au niveau institutionnel – ce qui a d’ailleurs donné lieu à l’officialisation du métier d’équicien, « professionnel de la médiation équine proposant un accompagnement dans le cadre d’un projet d’action sociale ». L’équithérapie s’adresse à des personnes en difficulté sociale, malades, ou en situation de handicap. Elle permet d’aider les handicapés moteur à se mouvoir, les autistes à s’ouvrir au monde et les personnes en échec à retrouver confiances et estime d’elles-mêmes.

Le développement personnel par le cheval n’est pas officiellement reconnu, pas plus que ne l’est le développement personnel de manière générale. Il peut s’adresser à toute personne désireuse ou curieuse de « s’améliorer » grâce au contact avec le cheval, dans le cadre personnel ou professionnel. Certains stages s’adressent spécifiquement à des cadres ou dirigeants d’entreprises pour leur permettre de travailler leur « leadership ».