Lettre ouverte : Demandons un vrai débat sur la fin de vie des chevaux


Par Amélie Tsaag-Valren.



Journal N°63 -
Le débat sur la fin de vie du cheval a mal commencé, miné par un discours qui suggère d’augmenter les abattages. Ce débat, parfois crève-cœur, doit s’appuyer sur un échange réel, pas sur une série de rapports qui excluent le dialogue avec les associations de protection animale reconnues et les propriétaires de chevaux en retraite… alors qu’ils sont les premiers concernés.

En mai 2012, je demandais si la filière viande chevaline préférerait s\'adapter à l’évolution de la société (vers l’abandon de l’abattage et de l’hippophagie en France) ou lutter pour un modèle que la prospective condamne à disparaître (voir : Cinq mensonges sur l\'hippophagie).

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© Olympixel - Fotolia

Fin 2013, j’appelais un vrai débat autour des abandons de chevaux et de leur fin de vie (lire ici : Crise : se séparer de son cheval… dans la douleur ?), devenue difficile à gérer depuis l’arrêt de l’équarrissage public en 2009. Ce débat, nous sommes en plein dedans… Ou plutôt, une catégorie de lobbyistes bien identifiée essaie d’imposer sa vision et sa « solution », alors que la position du ministère de l’agriculture est finalement plus nuancée.

Les rapports officiels

Interbev Equins (l’interprofession du bétail et des viandes), le CGAAER, l’INRA, FranceAgriMer, chacun a publié une étude ou un rapport concluant sur la « nécessité » d’abattre davantage de chevaux en France :

Un grand ménage doit être fait dans les structures associatives de soi-disant « protection » qui pratiquent une activité commerciale trompeuse en publiant des annonces « urgence boucherie » 

Dans chacun de ces rapports, nous retrouvons des arguments opposés aux préoccupations des propriétaires de chevaux en retraite, déjà fragilisés financièrement. Il n’est jamais question de les soutenir pour qu’ils puissent garder leurs vieux chevaux dans de bonnes conditions. Pire, refuser l\'abattage résulterait d\'une « irresponsabilité » selon la FIVAL, ou d’une « sensiblerie » mal placée. Un pas lourd de sens a été franchi dans le rapport de l’INRA, avec la culpabilisation des propriétaires de chevaux en retraite, les accusant de perdre et gaspiller de la « viande rouge de qualité disponible sur pied »... Ils participeraient aussi à l’effondrement économique de la filière équine en « gardant un cheval inutile, au lieu de l’envoyer à la boucherie et d’en acheter un nouveau » (cf. Jean-Pierre Digard).

Un problème de démocratie

Prétendre « éduquer » pour rendre l’abattage et la viande chevaline « socialement acceptables » poserait un sérieux problème, d’autant plus sérieux qu’il remettrait en cause la notion même de démocratie.
L’opposition à l’abattage des chevaux est majoritaire (plusieurs études le prouvent, les rapports de prospective en tiennent compte, un sondage sur BFMTV montre que 68 % des répondants considèrent que le cheval serait un animal de compagnie). Plus de 80 % des cavaliers et détenteurs de chevaux sont des femmes. Pourquoi ces rapports « officiels » ont-ils, sans exception, été écrits et commentés par des hommes, favorables à l’abattage ? En quoi sont-ils légitimes à décider pour l’ensemble des chevaux en fin de vie et l’ensemble des propriétaires ? Est-ce leur rôle, de changer l’opinion de la société ?

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Quand sonne l’heure de la retraite… © Magalice - Fotolia

Des internautes mobilisés ont commenté les positions officielles concernant l’abattage, depuis celle de François Lucas (la FIVAL, Interprofession du cheval de sport, de loisir et de travail) qui disait en décembre 2005 que « les propriétaires de chevaux légers ne doivent pas hésiter à mener leurs animaux à l’abattoir et la filière doit les éduquer en ce sens », jusqu’à celle de Jean-Yves Gauchot, président de l’association vétérinaire équine française. Il n’est pas représentatif de l’opinion des vétérinaires équins dans leur ensemble, comme l’ont signalé nos lecteurs vétérinaires dans des commentaires, et le secrétaire de la ligue française pour la protection du cheval, Bertrand Neveux.

Pourquoi ni la ligue française pour la protection du cheval, ni la SPA, ni l’OABA, ni le CHEM, ni le refuge de Darwyn, ni la fondation Brigitte Bardot, ni Galop pour la Vie… qui sont des associations reconnues et agissant en France pour réduire la souffrance équine, n’ont-elles été consultées dans les débats ? Tant que cette exclusion perdure, le débat sur la fin de vie du cheval est nul et non-avenu, les mesures défendues dans ces rapports résultant d’une même catégorie de lobbying.

Parler d’éthique ?

Dans chacun de ces rapports, je n’ai jamais vu employer le mot « éthique ». À travers le « problème » des chevaux en fin de vie, c’est pourtant le débat éthique qui émerge. Les propriétaires choisissant de garder leur cheval en retraite et « en état » sont respectueux et responsables. Ils privilégient l’affection à la rentabilité, trouvent du bien-être dans la compagnie de leur vieux cheval et une satisfaction morale que ne leur procurerait pas la vente d’un animal qu’ils ont aimé à l’abattoir, et la culpabilité de l’avoir fait. Oui, le cheval est désormais perçu comme un compagnon de vie, presque un membre de la famille. Oui, pour beaucoup de propriétaires, les faire abattre et gagner 500 euros serait aussi inconcevable que d’envoyer son vieux chien dans un restaurant chinois.

Respecter le choix de toutes ces personnes est un minimum.

Ce n’est pas parce que certains abandonnent leur cheval sans soins au fond d’un pré ou revendent leur monture de quinze ans après avoir coché la case d’exclusion d’abattage sur ses papiers pour se donner bonne conscience, et en racheter une fraîche, que cela légitime les généralisations. Les études et interventions qui préconisent l’abattage n’indiquent jamais quelle part des propriétaires est responsable et combien profitent du système, en se « débarrassant » de vieux chevaux comme de « déchets » que la filière doit « recycler ».

En intégrant les chevaux réformés ou à la retraite dans son équation économique, la filière se régule elle-même. Les éleveurs peuvent faire naître moins de chevaux de loisir inadaptés, de trotteurs et de pur-sang.

… et réfléchir aux solutions sans abattoir

L’abattoir n’est pas l’unique porte de sortie des chevaux abandonnés sans soins. Lorsqu’un particulier ou une association de protection constate qu’un cheval semble abandonné, ses moyens d’action sont très réduits : il faut contacter la préfecture et demander une inspection sanitaire, ce qui peut prendre des mois… des mois durant lesquels les chevaux seront toujours sans soin, ou bien nourris par-dessus la clôture par le lanceur d’alerte (ce qui peut créer un cercle vicieux, l’inspection sanitaire constatant à son arrivée que les chevaux sont en état).

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Des solutions existent pour une retraite heureuse et respectueuse… © Silviyared - Fotolia

Le retrait des chevaux maltraités pourrait être simplifié. Donner davantage de moyens d’action aux associations de protection animale reconnues, ou bien faire appel aux policiers ou gendarmes municipaux avec l’appui d’un vétérinaire, rendrait la procédure plus rapide et diminuerait la souffrance animale. La loi britannique vient récemment de s\'enrichir du Control of Horses Act en ce sens.

Autre moyen d’action, un grand ménage pourrait être fait parmi les structures associatives de soi-disant « protection » du cheval, qui pratiquent une activité commerciale trompeuse en publiant des annonces « urgence boucherie ». Certains témoignages soupçonnent que des marchands de chevaux eux-mêmes créent ces associations pour revendre plus cher qu’au prix de la viande, en jouant sur la corde sensible. Cette activité prospère sur la souffrance animale et implique même de faux « appels aux dons ».

Une manière de remplir les caisses de l’Etat en respectant l’éthique… car pour ces fausses associations de protection qui inondent le web d’annonces « urgence abattoir », les témoignages sont (hélas) légion : chevaux traumatisés livrés sans puce ni papiers, cheval livré qui ne correspond pas à celui de l’annonce, etc. Et, pour l’acheteur trompé, la perspective que le cheval qui vient de lui être livré partira « dans le mauvais camion » s’il ne le garde pas.

Enfin, développer l\'équithérapie près des hôpitaux publics permettrait à la fois à des patients d\'aller mieux et à de vieux chevaux de retrouver une utilité auprès de nous. Ce n’est pas une utopie, la présence de chevaux en retraite près des hôpitaux apporte du bien-être de chaque côté, comme le souligne un reportage effectué à l’hôpital Sainte Marie à Villepinte (Seine-Saint-Denis) par notre confrère 20 minutes, où des chevaux et poneys en retraite sont mis à l’année dans le parc de 6 hectares de cet hôpital, apportant distraction et motivation à de nombreux patients. Un programme d’équithérapie par le simple contact avec les chevaux est même envisagé à moyen terme…

Olivier Debaere s’exprime sur ce débat

Olivier Debaere, qui est intervenu pendant les 8e journées de la recherche équine, tient à préciser que le ministère de l’agriculture n’a pas dit que « l’abattoir, c’est pour leur bien-être » : « je ne privilégie aucune solution entre l’abattage et l’équarrissage, qui sont les deux possibilités légales pour les chevaux en fin de vie », a t\'il dit par téléphone.