Obésité du cheval : un problème de responsabilité


Par Amélie Tsaag-Valren



Journal N°65 -
Ces derniers mois, de nombreux témoignages on mis en cause des éleveurs, des associations de races et des juges de concours dans l’obésité et les maladies génétiques qui touchent nos chevaux de trait. Les primes de soutien officielles versées par l’Etat pour la « sauvegarde » des races de trait viennent parfois récompenser des éleveurs dont les animaux sont malades… Un dossier délicat que Cheval Savoir a souhaité ouvrir en toute transparence…

« Les éleveurs de trait détruisent le patrimoine génétique qu’ils sont censés protéger ». Une accusation que l’on entend de plus en plus souvent… Les témoignages sont particulièrement fréquents chez les races Bretonne et Comtoise, mais ils concernent de nombreux autres chevaux de trait élevés pour le marché hippophagique, tels que les Boulonnais, Percherons et Ardennais.

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Le cheval de trait : une image de paix et d\'harmonie, aujourd\'hui modifiée par une obésité souvent pathologique. © Jean-Jacques Cordier - Fotolia.com

Adeline* a présenté une jument de trait suitée de type léger, qualifiée « loisirs » par les HN, dans un concours local de modèle et allures préparatoire. Comme dans la majorité des régions d’élevage de chevaux de trait, les autres concurrents présentent des juments lourdes destinées à alimenter le marché hippophagique. D’après les nombreuses photos et vidéos qu’elle a fournies à la rédaction de Cheval Savoir, sa jument présente un poids optimal pour une poulinière de ce type.

Tant que l’aptitude à engraisser sera déterminante pour approuver les reproducteurs, le patrimoine génétique des chevaux de trait continuera à s’éloigner du marché du loisir, pour se cantonner à celui de l’hippophagie

Surprise : non seulement la jument d’Adeline finit dernière de ce concours (comme de tous les autres sur lesquels elle a été présentée) parce que « trop maigre », mais en plus, l’heureuse élue des juges est une jument boiteuse ! « Elle boitait d’un antérieur, sans doute à cause de sa masse ». D’autres spectateurs l’ont constaté, et appuient l’observation d’Adeline :

« Cette situation est catastrophique pour les races de trait. Les concours de modèle et allures ne sont plus qu’un défilé de bêtes à viande, où la plus belle jument grasse reçoit son flot et sa prime. Les éleveurs qui tentent de produire du diligencier, du mareyeur ou du postier, ceux qui s’intéressent au marché du sport et du loisir sont « sacqués ». Les juges et les associations de race refusent de laisser le marché évoluer. Il n’est pas rare de voir des pouliches de trait âgées de deux ans avec de la mamelle, des juments de huit ans dépasser la tonne, des juments de quinze ans abîmées par les poulinages à répétition… si elles parviennent jusqu’à cet âge ! Les vétérinaires sont appelés pour des problèmes de foie dus à une alimentation inadaptée. On ne nourrit pas une jument de trait comme on nourrit des charolaises, mais ça, certains éleveurs ont l’air de l’ignorer… » 

Une forme de maltraitance institutionnalisée ?

Sommes-nous dans l’ignorance ou dans une forme de maltraitance institutionnalisée ? La vidéo accablante tournée pendant le concours de poulains du Menez Bré en 2013 (voir ici sur YouTube) tendrait à faire pencher la balance vers la seconde solution. « Les poulains destinés à l’abattoir sont éduqués à coups de fouet, leurs mères sont engraissées au maïs ensilage et à la betterave pour paraître plus fleuries en concours. Elles sont sorties de leur pré pour cette seule occasion, et ne servent que de ventre sur pattes le reste de l’année ».

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La filière boucherie a radicalement modifié le morphotype des chevaux \"de trait\". © L.Bataille

Si l’une de ces poulinières donne naissance à une pouliche, elle connaîtra le destin de sa mère. Si c’est un poulain, il partira en Italie après le sevrage, d’où il sera abattu comme « poulain gras ». Ces poulinières de race boulonnaise, percheronne, bretonne ou encore comtoise seront envoyées « à la réforme », comme on dit pudiquement, lorsque la combinaison de l’engraissage avec une nourriture inadaptée, du poulinage annuel et des concours sans préparation finira par révéler un problème grave de santé (foie, rein, fourbure, coup de sang…).

« Certaines brutes qui présentent des poulains de boucherie en concours ne cachent pas leur satisfaction à les mater », le tout sous le regard indifférent voire complice des juges, estime Adeline. Les commentaires atterrés de spectateurs en témoignent, aussi bien dans le Boulonnais qu’en Bretagne. Les concours de chevaux de trait répondent à une longue tradition et à un orgueil multiséculaire. Quelle fierté, quel plaisir peut-on tirer à gagner un prix après avoir exhibé un animal boiteux ou déformé par l’obésité ? Entre eux, les éleveurs ne voient jamais le problème. Le poids du cheval leur paraît « normal ». Les regards extérieurs se révèlent plus critiques et souvent plus objectifs.

Le problème des subventions

Le sujet est loin d’être anodin, lorsque l’on sait que ces concours ont pour but de « préserver les races de trait », et que le Conseil régional verse 65 € par animal présenté en concours départemental. Une subvention qui devrait être interdite aux propriétaires d’animaux boiteux ou souffrant de maladies déclarées. La boiterie est en principe éliminatoire sur ce type de concours. La question de savoir si le règlement est appliqué en est une autre, car il existe de nombreuses connivences entre les juges et les éleveurs.

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Chevaux Comtois à Maîche. Photo de Wikipedro, C.C.-by-S.A 3.0

« C’est une véritable mafia », témoigne Daniel*, un éleveur de postiers bretons qui présente ses chevaux à l’attelage et se déplace avec une mini-ferme pédagogique. « Je suis écarté de toutes les manifestations officielles autour de la race bretonne, je suis même insulté ». Pourtant, le syndicat défend officiellement l’utilisation des chevaux de trait pour les loisirs, et leur retour au travail et en ville… « De la com’ », martèle Daniel. « Des belles paroles jamais suivies d’actes ». D’après lui, le syndicat de la race cherche à garder une orientation 100 % boucherie, et à capter les subventions d’état pour les éleveurs de ce marché. Les éleveurs qui éduquent pour les loisirs et testent la présence de maladies génétiques font tout à leur frais, sans aucun soutien. Les initiatives vers le marché du loisir sont découragées.

Une observation amère partagée par François Boerlen, un meneur d’attelage qui a publié une lettre ouverte l’an dernier, après trois ans de tentatives d’investissement en faveur du marché sportif auprès du syndicat des éleveurs de chevaux bretons : « Quelqu\'un a envie de faire autre chose dans le syndicat que d\'essayer de caser un ragoût de poulain au repas du national ? »

La destruction du patrimoine génétique des chevaux de trait

Dans ces conditions, l’élevage de chevaux de trait orienté vers la boucherie contribue-t-il réellement à préserver ces races ? Il y a tout lieu d’en douter. Tant que l’aptitude à engraisser sera déterminante pour approuver les reproducteurs, le patrimoine génétique des chevaux de trait continuera à s’éloigner des qualités recherchées sur le marché du loisir, pour se cantonner à celui de l’hippophagie. Or, la viabilité d’une race repose en grande partie sur les possibilités de l’adapter aux marchés porteurs de chaque époque, sans recourir à des croisements extérieurs. De ce point de vue, les Bretons et les Comtois, bien que numériquement très nombreux, sont en réalité aussi menacés que les Trait poitevins !

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Le cheval breton constitue un patrimoine zoologique précieux, qui se voit aujourd\'hui dégradé par une obésité acceptée et voulue... © D.R.

D’autant plus qu’une étude préliminaire (non-randomisée) a révélé un taux important de maladies génétiques : si la maladie des pieds rouges du poulain a diminué grâce à des efforts de sélection, le gène responsable du type 1 de la myopathie à stockage de polysaccharides (PSSM) a été détecté chez 80 % des Comtois, 63 % des Bretons et 62 % des Percherons testés pour les besoins d’une étude américaine. Contacté il y a quelques mois, le Syndicat d’élevage du cheval breton a déclaré ne pas vouloir alarmer les éleveurs et attendre des études plus fiables… En clair préférer ignorer le problème. Une attitude irresponsable, lorsqu’on sait que la sélection pour la viande, l’obésité et l’absence d’utilisation favorisent la prolifération de la PSSM par non-détection. En faisant l’autruche, les éleveurs de trait à viande et les associations de ces races détruisent le patrimoine génétique qu’ils sont censés protéger.

*Les prénoms ont été changés.