La dissymétrie innée du cheval et celle induite par le cavalier


Par Pierre Beaupère, cavalier professionnel et professeur de Dressage.



Journal N°66 -
Beaucoup de cavaliers pensent qu’ils sont responsables du fait que le cheval est plus difficile à plier d’un côté que de l’autre, qu’il tire plus sur une rêne ou tombe sur une épaule lorsqu’il tourne. Or, le cheval peut être, comme nous, droitier ou gaucher, et le cavalier, qui est lui aussi droitier ou gaucher, a sa propre latéralité et va parfois rencontrer celle du cheval !

Je voulais vous faire partager aujourd’hui les résultats d’une étude que j’ai pu lire il y a des années et dont je n’ai malheureusement plus les références exactes.
Elle est très intéressante pour remettre en perspective la dissymétrie du cheval qui est naturelle et celle qui est induite par le cavalier.

Elle expliquerait d’autre part une des énigmes développées dans mon livre Equilibre et Rectitude quant aux chevaux gauchers qui se révèlent assez rapidement après le début du travail de correction de la dissymétrie être des chevaux droitiers, ce qui arrive très rarement avec les chevaux droitiers au départ.

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© Charly Goffinet

Beaucoup de cavaliers n’ayant pas de connaissance de la dissymétrie naturelle du cheval ont tendance à penser qu’ils sont responsables du fait que le cheval est plus difficile à plier d’un côté que de l’autre, qu’il tire plus sur une rêne ou tombe sur une épaule lorsqu’il tourne.

Or, cette différence est naturelle chez le cheval et vient du fait qu’il est, comme nous, droitier ou gaucher.
Néanmoins, le cavalier, avec sa propre latéralité, (le fait qu’il est lui aussi droitier ou gaucher) va rencontrer celle du cheval.
L’étude qui avait été menée à ce sujet (aux Etats-Unis je pense), est intéressante car elle montre bien comme ces deux effets sont presque indépendants.

Dès que le cavalier cesse de contrarier le cheval et agit en même temps pour corriger la dissymétrie au lieu de la subir, sa propre latéralité devient presque sans effets sur le cheval !

Un groupe de chevaux a tout d’abord été mis en liberté au trot et au galop dans un rond de longe, aux deux mains. Des rênes élastiques, équipées de capteurs de tension et attachées à un surfaix servaient à mesurer le contact que les chevaux prenaient naturellement avec les rênes.

Le même groupe de chevaux était ensuite monté par leur cavalier habituel puis par un cavalier plus expérimenté dans le même rond de longe et aux mêmes allures, eux aussi avec des rênes équipées de capteurs de tension (dynamomètres).

Il en résultait que les chevaux sans cavaliers avaient tendance, en majorité, à prendre naturellement plus de contact sur la rêne droite (chevaux droitiers).
Par contre, lorsqu’ils étaient montés par leur cavalier habituel, la majorité des chevaux avaient plus de contact sur la rêne gauche !

Et lorsqu’ils étaient montés par un cavalier plus expérimenté, le contact était à nouveau plus important sur la rêne droite, et plus fort que le contact que les chevaux prenaient sur les rênes lorsqu’ils n’étaient pas montés !

Il y a plusieurs choses à retenir de cette étude. La première étant que si les cavaliers peuvent provoquer une dissymétrie chez le cheval, il n’en demeure pas moins que les chevaux n’offrent pas naturellement un contact égal.

La dissymétrie du cheval est donc, à la base, présente même en l’absence du cavalier.

D’autre part, on peut constater que la dissymétrie naturelle du cheval tend à s’inverser avec le cavalier moins expérimenté qui va gêner et influencer négativement le cheval à cause de sa propre dissymétrie ou d’un schéma corporel défaillant. La plupart des cavaliers moins expérimentés ont une conscience très réduite de leur corps, de la manière dont ils l’utilisent et de leurs tensions. Leurs actions sont donc très influencées par leur propre latéralité, qu’ils subissent sans en avoir conscience. Ils vont souvent être moins habiles d’une main, être moins en mesure de la contrôler, avoir une jambe moins active, une tendance à tourner le regard d’un côté plus que de l’autre, avoir une épaule plus haute, plus avancée et plus contractée, etc.

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© Charly Goffinet

Si le schéma corporel est vraiment très dissymétrique, que le cavalier utilise mal son corps ou qu’il a très peu de contrôle sur ses actions et que la dissymétrie naturelle du cheval est, elle, peu marquée, alors le corps du cheval va se calquer sur celui du cavalier, provoquant une inversion de la dissymétrie avec laquelle il est né.

Enfin, il faut aussi constater que les cavaliers plus expérimentés ont tendance, à force de vouloir faire céder le cheval de son côté difficile (celui où il prend trop de contact et ne veulent pas se plier), à renforcer la dissymétrie naturelle, raison pour laquelle avec eux il n’y a souvent pas d’inversion, puisqu’ils contrôlent mieux leur propre corps. Le problème étant que leurs actions ne sont pas toujours dirigées dans le bon choix !

Cela devrait nous conforter dans l’idée que nous devons avoir une conscience élevée de notre propre corps mais aussi que nous ne devons surtout pas contraindre le cheval à se plier de son côté difficile.

Si j’ai développé la manière dont je corrige la dissymétrie dans le livre, je tenais à rappeler ici l’importance de la tension sur la rêne que le cheval a tendance à ne pas tendre de lui-même, c’est-à-dire la rêne sur laquelle il refuse le contact. Je suis chaque jour plus impressionné de la capacité du corps du cheval à intégrer une locomotion correcte et pure dès l’instant où le cavalier cesse de le forcer à se plier sur son côté difficile. Les cavaliers doivent comprendre qu’ils doivent en priorité garder la connexion sur la rêne que le cheval a tendance à lâcher, indépendamment du fait qu’elle soit la rêne intérieure ou extérieure et que le cheval soit plié vers l’intérieur ou vers l’extérieur. En effet, le cavalier va alors « guider » le cheval dans sa propre découverte d’un nouvel équilibre et de sa propre rectitude et plus le gêner ni le contrarier. D’autre part, on constate même que dès l’instant où le cavalier cesse de contrarier le cheval mais en même temps agit pour corriger la dissymétrie au lieu de la subir, sa propre latéralité devient pratiquement insignifiante quant aux effets qu’elle a sur le cheval. Je travaille actuellement en partenariat avec les développeurs d’un capteur de mouvement qui devrait, à terme, nous permettre de mesurer de manière objective et scientifique la dissymétrie du cheval et ses effets sur la locomotion. Nous espérons pouvoir un jour montrer de manière évidente pour tous les effets terriblement néfastes de la dissymétrie naturelle pour le cheval lorsqu’il est monté mais aussi les effets extraordinaires que la correction bien menée et tenant compte de la mécanique du mouvement peuvent avoir aussi bien sur le mental que sur le physique et la physiologie du cheval.

J’espère pouvoir vous en dire plus très bientôt !