Rencontres de La Cense : le bilan


Par Laetitia Bataille et Amélie Tsaag-Valren.



Journal N°66 -
Pour leur quinzième édition, les Rencontres de la Cense, dont Cheval Savoir était partenaire, ont réuni près de 5 000 personnes. Ce rendez-vous désormais incontournable avait pour but de rassembler toutes les familles de l’équitation autour de la relation homme-cheval, fédérant cavaliers, entraîneurs, vétérinaires, enseignants et institutionnels. Professionnels, amateurs et grand public ont profité des connaissances croisées de ces experts. Compte-rendu.

En toile de fond, l’approche « éthologique » dans la pratique de l’équitation, pour laquelle le Haras de la Cense a joué un rôle de précurseur.
William Kriegel, le fondateur du Haras, a d’ailleurs rappelé : « Il a vingt ans, j\'ai entrepris cette aventure de rendre accessible l\'éthologie au plus grand nombre. J\'étais alors très seul, mais depuis nombreux sont ceux qui me rejoignent. Aujourd’hui, cette approche respectueuse de la nature du cheval constitue la base de toutes les pratiques équestres. Ensemble, je crois que nous contribuons au bonheur des chevaux et des hommes ! »

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© D.R.

Un plateau d’exception a engagé un débat très riche et transdisciplinaire autour de la relation homme-cheval et du bien-être du cheval. Le Professeur Axel Kahn, les éthologues Claire Neveux et Hélène Roche, Serge Lecomte (Président de la FFE) ou encore l’entraîneur de saut d’obstacles Jean-Maurice Bonneau et Patrick Teisserenc, écuyer en chef du Cadre Noir de Saumur ont échangé autour de cette thématique, au cœur des préoccupations de la société et du monde du cheval.

Une éthologue suisse souligne que, dans son pays, ce sont les cavaliers propriétaires et les éleveurs eux-mêmes qui ont demandé des législations de protection du cheval

Pour introduire la conférence, Axel Kahn a rappelé, de son point de vue d’éthicien : « Nous sommes le fruit d’une évolution qui nous a amené à une évidence, nous ne pouvons nous intéresser aux animaux – aux chevaux - en dehors de ce qu’est leur nature et sans la respecter. C’est ensuite l’étendue des connaissances qui va aboutir à l’évidence, l’approche éthologique de l’animal ! »

Une certaine frilosité de la filière professionnelle

Une constatation cependant : il semble qu’il existe une certaine inquiétude dans la filière professionnelle, notamment celle des centres équestres : par définition, les chevaux « de club » travaillent beaucoup, (ce qui n’implique pas automatiquement qu’ils soient maltraités) mais les acteurs de ce secteur se sentent peut-être un peu en ligne de mire. Serge Lecomte a d’ailleurs exprimé clairement sa crainte de voir apparaître des législations trop limitantes.

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Sébastien Jaulin, animateur lors de ces Rencontres de La Cense. © D.R.

Une inquiétude que semble partager Philippe Audigé, Président du GHN (Groupement Hippique National) qui dénonce les abus de certaines brebis galeuses qui ternissent l’image de la profession. (Lire ci-dessous l’analyse d’Amélie Tsaag-Valren).

Conférences et ateliers interactifs

Si le vendredi était dédié aux conférences, le samedi a laissé place à des ateliers interactifs, permettant de mettre en lumière les apports de l’éthologie à la pratique équestre. Le lien entre l’homme et le cheval se développe grâce à une communication basée sur la complicité.

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A gauche Jean-Luc Force animant un atelier tout comme Eric Vigeanel, à droite, lors de cette quinzième édition des Rencontres de La Cense. © D.R.

Jean-Luc Force, entraîneur international de concours complet, affirme qu’aujourd’hui « Si l’on veut amener un cheval vers l’excellence, il faut le faire en totale adhésion avec lui. » De la qualité de la relation homme-cheval dépendent les performances en compétition et le plaisir de la relation quotidienne avec un compagnon de loisir.

L’analyse d’Amélie Tsaag-Valren

Serge Lecomte est intervenu d’une manière plutôt décevante. Il témoigne de sa crainte de voir apparaître de nouvelles législations, qui rendraient le fonctionnement des établissements (il pensait sans doute aux centres équestres) plus contraignant. Il a tenu à rappeler que les associations de protection ne montrent que « le pire » pour dénoncer la condition animale... mais que ce n’est pas représentatif de l’ensemble des pratiques, et que la FFE se mobilise pour mettre un terme aux abus lorsqu’ils sont constatés. Bref, il défend sa clientèle. Pendant tout le reste de la table ronde, il avait l’air de s’ennuyer profondément. On l’a même vu bailler.

Jean-Louis Gouraud a témoigné d’avoir constaté que le cheval disparaît dès qu’il n’est plus utilisé, au cours de ses multiples voyages. C’est le cas des chevaux du Caucase, les Kabardes, « parce que les bergers préfèrent utiliser des motos et des 4x4 ». Il craint qu’une surenchère de recherche de bien-être ne se traduise par la non-utilisation et donc la disparition du cheval (un point de vue qu’on retrouve aussi chez Jean-Pierre Digard). Il a souligné que l’éthologie est une solution permettant l\'utilisation respectueuse du cheval, et qu’il faut poursuivre dans cette voie. C’est exactement le thème d’un article paru dans Cheval Savoir en avril 2014.

Hélène Roche a rappelé l’importance d\'une construction de l’esprit critique pour mieux y voir clair au sein du débat sur la bien-traitance des équidés. Beaucoup d’informations fausses ou mal analysées circulent sur internet. Par ailleurs, elle souhaite qu’il y ait davantage de vulgarisation des connaissances scientifiques liées à l’éthologie – rappelant que la vulgarisation est « noble » malgré son nom peu attrayant. 

Guillaume Henry très applaudi…

Guillaume Henry, pour sa part, a fait une longue présentation historique de la bien-traitance du cheval au fil des siècles, depuis Kikkuli, Xénophon (« Le cheval est un excellent maître pour le corps, mais aussi pour l’esprit ») qui conseillait déjà de traiter les animaux avec douceur, en passant par Grisone qui ne prenait pas en compte le fait que le cheval ne puisse pas comprendre ce qu’on lui demande. C’était passionnant. Il a été très applaudi.

\"Conférence\"
Conférence. © D.R.

Est venue également une éthologue suisse, Anja Zollinger, pour témoigner sur la situation dans son pays. L’ordonnance de protection animale suisse interdit des interventions précises pour les équidés : couper les vibrisses, attacher la langue, barrer, et l’hyperflexion (voir notre article sur ce sujet).

L’exemple de la Suisse

En Suisse, les chevaux qui vivent en box et sont travaillés doivent sortir au minimum deux fois deux heures par semaine. Ceux qui ne sont pas travaillés, au moins deux heures par jour. 80 % des chevaux sont détenus sur des exploitations agricoles régulièrement contrôlées, pour vérifier leur bien-être. Cette loi est applicable depuis 2008. A noter l’implication des associations de protection animale en Suisse (contrairement à ce qui se passe en France où elles sont totalement écartées des débats), ainsi que de l’Office vétérinaire, qui ont permis à ces nouvelles législations de voir le jour.

La jeune éthologue ajoute que « le changement est venu du bas », car ce sont les cavaliers propriétaires et les éleveurs eux-mêmes, désireux de bien faire, qui ont demandé ces législations. Elle cite un exemple : plus personne ne peut louer une écurie non adaptée (avec des box isolés sans fenêtre par exemple) car plus personne n’accepterait de payer pour une structure inadaptée. Elle conclut que cela a entraîné des améliorations significatives dans la garde des chevaux. La Suisse est un exemple à suivre !

A peine avait-elle terminé que Philippe Audigé, Président du GHN (Groupement Hippique National) a témoigné de son inquiétude, les propriétaires de chevaux français ayant déjà trop de législations à cause des abus de certaines « brebis galeuses » (qu’il dénonce d’ailleurs aussi). Il estime que les professionnels, notamment les dirigeants de centres équestres, se sentent parfois agressés par les discours sur le bien-être du cheval.

Des débats extrêmement intéressants dans l’ensemble, et une très belle initiative du Haras de La Cense. Espérons que des prises de conscience naîtront et que ces avancées porteront leurs fruits. Cheval Savoir suivra les évolutions avec la plus grande attention…