Abattoir et bien-être : la preuve par Alès…


Par Amélie Tsaag-Valren



Journal N°66 -
Les secondes assises de la filière équine se sont à peine conclues sur une nouvelle démonstration en faveur de l’abattage des chevaux en fin de vie, que l’association L214 publie une vidéo épouvantable tournée cette année dans l’abattoir d’Alès. La filière viande s’y révèle comme l’une des pires fins pour les équidés… à tel point qu’une demi-douzaine d’associations de protection équine françaises se fédèrent en réponse.

Paul Mc Cartney disait souvent que « si les abattoirs avaient des vitres, tout le monde serait végétarien ». Le débat est sensible, puisque de nombreux décideurs de la filière, y compris des vétérinaires, viennent de se prononcer en faveur de l’abattage. Cette « solution » serait meilleure que les euthanasies, et permettrait d’éviter les abandons. Il est même question de débloquer des fonds pour moderniser les abattoirs français…

\"Chevaux\"
© Olympixel – Fotolia.com

Investir dans les abattoirs pour le bien-être des chevaux, le discours est osé. Il est aussi très rôdé. Voilà plus d’un an qu’un non-débat perdure, autour d’éventuelles « incitations » à l’abattage. Un an à voir paraître des études « officielles » allant toutes dans le même sens, celui d’une responsabilité unique des propriétaires de chevaux amateurs (qu\'il faudrait éduquer à accepter l\'abattage...), et du coût trop important de la gestion des chevaux en retraite. Un an à découvrir des idées pour passer de 36 à 50 % d’abattages sur le sol français, notamment par la contrainte financière. Un an à s’entendre marteler que les « dysfonctionnements » des abattoirs seraient des exceptions malheureuses, et que les associations de protection animale seraient malhonnêtes, en ne montrant que le pire…

L’abattage est-il soutenable ?

Lors des dernières assises de la filière, il a même été demandé à Roly Owens, président de l\'association britannique World Horse Welfare, si ces associations ont une « position responsable » lorsqu’elles s’opposent à la consommation de viande de cheval !

Tant que la filière viande n’aura pas prouvé être digne de confiance, envoyer les chevaux à l’abattoir relèvera de l’irresponsabilité, voire de la cruauté

J’aimerai poser une question à nos « décideurs » : le soutien tous azimuts d\'une filière viande minée par la fraude et la cruauté est-il une position responsable ? Une cruauté qui, dans le cas présent, est pénalement condamnable, puisque contraire à la loi européenne.
Tant que la filière viande n’aura pas prouvé être digne de confiance, envoyer les chevaux à l’abattoir relèvera de l’irresponsabilité envers l\'animal, voire de la cruauté pure. L’abattage n’est pas soutenable en tant que « solution » de fin de vie respectueuse du bien-être animal, nous en avons « la preuve par Alès »…

Quelques enquêtes indépendantes l’attestent. La journaliste d’investigation Anne de Loisy démontre dans son ouvrage Bon appétit* que la souffrance animale et l’insalubrité sont devenus la norme dans la plupart des abattoirs français. C’est aussi la conclusion du vétérinaire qui a étudié la vidéo d’Alès : la configuration des lieux et la pression mise sur les employés pour maintenir des cadences infernales entraînent irrémédiablement une souffrance humain et animale gigantesque. La révélation de ce qui se passe entre ces murs relève de l’horreur. L’attitude du personnel, qui viole plusieurs fois la réglementation, semble indéfendable. Des chevaux sont égorgés alors qu’ils s’agitent sur la chaîne. Un autre a une jambe sciée alors qu’il manifeste des signes clairs de conscience. La vidéo est si dure qu’elle a poussé le maire de la ville à fermer temporairement l’établissement, le temps qu’une enquête soit menée pour maltraitance et non-respect des normes sanitaires.
3000 chevaux finissent leurs jours chaque année à Alès. Plusieurs associations de protection du cheval, dont Le refuge de Darwyn France, se sont portées partie civile aux côtés de L214 pour demander la fermeture de cet établissement.

Particuliers et associations : unanimité

Avec la conclusion des secondes assises, l’affaire d’Alès est l’étincelle qui met le feu aux poudres. La pétition contre les « incitations à l’abattage » est passée de 7 000 à 10 000 signatures en deux jours à peine. Elle en gagne actuellement 500 par jour.

\"Chevaux\"
© Fotolia.com

De multiples groupes se sont constitués sur les réseaux sociaux pour dénoncer le discours officiel. Il faut dire que certaines déclarations entendues lors des secondes Assises de la filière équine laissent pantois… Le Dr. Claire Scicluna, vétérinaire équin, estime par exemple qu’il faut « privilégier l’abattage » plutôt que l’enfouissement des chevaux, pour leur bien-être. En suivant cette « logique », un cheval préfèrerait être égorgé en pleine conscience dans un abattoir, plutôt qu’enterré illégalement après sa mort. À méditer… Autre discours choquant, la culpabilisation des propriétaires qui font le choix de garder leur animal en retraite. Les différents intervenants les accusent, entre autres, de participer au gaspillage alimentaire à l\'échelle mondiale, de faire souffrir des animaux sur la durée, d\'offrir l\'affreux spectacle de vieux chevaux dont on voit les côtes et qui perdent leurs dents, et de participer à l\'effondrement économique de la filière, en gaspillant leur argent pour l\'entretien d\'un vieux cheval. Rien n\'est dit en revanche sur les manquements des abattoirs... ou seulement pour signaler qu\'ils seraient l\'exception.

Dans une lettre ouverte vue plus de 15 000 fois sur les réseaux sociaux, Carina Mc Laughlan, photographe de talent qui a signé plusieurs Portfolios dans Cheval Savoir et préside l’association du Refuge de Darwyn France, accuse directement la filière :
« Cette façon de s\'arranger avec la fin de vie d\'un animal qui a été utilisé, exploité pour les loisirs des hommes est inacceptable. Alors que quelques analyses simples des comptes des sociétés d’équarrissage permettent de découvrir que ce sont eux qui devraient payer les propriétaires de cadavres de chevaux pour les retirer, tant la filière est lucrative. […] Nos chevaux ne sont pas à votre disposition pour vos spéculations carnivores. »

Le libre choix de la viande…

Nous n’avons jamais pris parti contre la consommation de viande de cheval (ou même de viande tout court), estimant qu’il s’agit avant tout d’un choix individuel et d’un parcours philosophique personnel. Force est de constater que la filière viande a accouché de multiples fraudes sanitaires, d’abus, de mensonges, d’arrangements avec la loi, de tromperies en tous genres. Au point que 4,5 millions de personnes ont mangé du cheval à leur insu ! Chaque fois les mêmes promesses, celles de punir les « brebis galeuses ». Douze personnes ont encore été arrêtées voici un mois à peine. Il n’y a aucun doute dans le fait que malgré ces arrestations répétées, les fraudes se poursuivront. Bon nombre de ces personnes arrêtées sont déjà récidivistes. Notons que sur les 18 000 chevaux abattus chaque année en France, Alès en gère 3 000, soit un sixième... Un sixième de la viande chevaline française est un pur produit de la cruauté !

Quant à anticiper les évolutions… la prospective est un domaine fascinant. Et les prévisions pour ce qui concerne le cheval sont claires : que l’on adhère ou pas à l’idéologie de l’association L214, ouvertement végane, la consommation de viande équine ne fera que diminuer à l’avenir dans les pays occidentaux (elle est d\'ailleurs en baisse constante dans toute l\'Europe). L\'industrie de la viande équine y contribue, paradoxalement, à travers la simple révélation de ses multiples fraudes.

En attendant, les animaux ont légalement droit à une mort digne.

Une fédération d’associations de protection du cheval en France 

Sept associations françaises de protection du cheval, dont Le refuge de Darwyn France, Fairy Horses, Asaf sauvetage équidés et Les sabots du paradis, se fédèrent actuellement pour épauler l’association L214, en réaction à l’affaire. Outre la fermeture de l’abattoir d\'Alès, elles entendent mettre en garde les autres abattoirs pour que les lois de protection des animaux y soient respectées et appliquées. Parmi ses objectifs également, le refus absolu de toute pression ou loi pour inciter à l\'abattage des chevaux, et une enquête sur le prix de l’équarrissage…
Des évolutions que nous suivrons avec la plus grande attention.

*Bon appétit, par Anne de Loisy, Presses de la Cité