Les « chevaux de l’extrême » : quelques faits scientifiques


Par Amélie Tsaag-Valren



Journal N°69 -
Certains chevaux ne cessent de nous étonner par leur adaptation à des conditions de vie extrêmes. De l’Afrique et l’Asie, ils ont appris à survivre à 6 000 mètres d’altitude, sur le sable sec à 70°, ou sous la neige par -70. Leurs facultés intéressent le monde scientifique depuis quelques années. Les études nous fournissent de très précieuses informations… et des raisons supplémentaires d’admirer ces races de chevaux pas comme les autres…

L’adaptation à l’environnement est l’une des conditions-clé de la survie d’une espèce. Le cheval n’y fait pas exception. Mieux, il est capable de vivre sous presque tous les climats et à presque toutes les latitudes... Seule l’humidité semble lui déplaire ! Ce n’est pas un hasard si certains pionniers de l’âge d’or de l’exploration de l’Arctique et l’Antarctique ont choisi des « poneys sibériens » pour les épauler dans leur mission.

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Chevaux du Namib. Photo de Stuart Orford, licence C.C. 2.0

Même lorsqu’on les croit condamnés à disparaître après les avoir abandonnés dans un désert, les chevaux s’accrochent et survivent. Quels sont ces équidés de l’extrême, et les mystères de leur gènes ou de leur sang ?

Les plus résistants à l’altitude 

La chaîne de l’Himalaya est souvent surnommée le « toit du monde ». Elle compte les sommets les plus élevés de la planète, culminant à plus de 8 000 mètres, entourés de plateaux et de vallées aux altitudes respectables de 4 000 à 5 000 mètres. Un Européen des plaines égaré dans ces contrées risque fort de souffrir du « mal aigu des montagnes », un syndrome lié à la montée en altitude, qui provoque des maux de têtes, des vomissements, et une forte fatigue. Les Tibétains y sont génétiquement immunisés.

Les chevaux Hequ se sont « transformés » génétiquement et morphologiquement pour s’adapter aux contraintes de l’Himalaya 

Sans être spécialement cavaliers, les peuples tibétains ont adopté le cheval aux côtés des yaks. Les premiers sont précieux pour permettre des déplacements plus rapides et une bonne gestion des troupeaux, les seconds portent lourd et fournissent du lait. Ces chevaux himalayens se déclinent en plusieurs races, dont le Hequ et le Zanskari.

Le Hequ, souvent confondu à tort avec le « poney tibétain », est un petit cheval culturellement tibétain et « administrativement » chinois. Parmi les « chevaux chinois natifs », il est le plus grand et le plus solide, depuis sa toise d’1,40 m en moyenne. Le Hequ montre un modèle intermédiaire entre la selle et le carrossier léger, une bonne stature, un poitrail ouvert et un vrai tempérament de « petit cheval ». Ce qui lui permet d’échapper à la classification « poney ». L’avenir de cette race se révèle plutôt sombre, les jeunes pasteurs tibétains privilégiant de plus en plus la moto pour leurs déplacements, au grand désespoir des anciens, qui craignent la disparition définitive de ce sympathique petit cheval.

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Nomade tibétain avec un cheval Hequ noir, paré de ses traditionnels tissus colorés. Photo de Gill Penney, licence C.C. 2.0

Une étude publiée dans le journal PLOS ONE(1) a porté, entre autres, sur les gènes du Hequ et leur relation avec l’adaptation à l’altitude. Ce cheval d’altitude a subi une forte pression de la sélection naturelle, qui a favorisé les animaux les plus aptes à gérer l’oxygène. Il présente des variations génétiques absentes du patrimoine des chevaux de plaine. Les chercheurs chinois de l’université du Gansu sont arrivés aux mêmes conclusions. Avec une poitrine plus large, des poumons plus volumineux et une taille plus élevée, les chevaux Hequ se sont « transformés » génétiquement et morphologiquement pour s’adapter aux contraintes de l’Himalaya !

Une autre race d’altitude a fait l’objet d’analyses poussées, cette fois par un groupe de chercheurs de l’Inde. Le poney du Zanskar, ou Zanskari (du nom d’une partie des contreforts de l’Himalaya située au Nord de l’Inde) est sérieusement menacé depuis la fin du XXe siècle, au point qu’il n’en reste qu’une centaine d’individus en race pure. Sollicité pour mettre en place des mesures de protection, le gouvernement indien a trouvé à ce poney d’1,30m en moyenne un intérêt autre que patrimonial : l’usage militaire.

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Le poney Zanskari, un animal de bât mis à contribution grâce à sa résistance au mal des montagnes. Photo de BasinField, licence C.C by S.A 3.0.

Dans la région contestée du Jammu-et-Cachemire, les conflits sont fréquents entre l’Inde et son voisin le Pakistan. En cas de besoin, l’armée indienne déploie des mules de bât… mais ces animaux s’adaptent diversement au mal des montagnes, et doivent passer une période d’acclimatation. Le poney du Zanskar a donc été mis à contribution en 2007, pour donner de futures montures de bât en croisement avec des Haflinger. Des chevaux qui pourront être déployés instantanément.

Les chercheurs indiens s’intéressent à la composition de son sang. Etonnamment, les poulains naissent avec des taux d’hémoglobine, d’hématocrite et d’érythrocyte plus élevés que les adultes, qui baissent au fil du temps. Une autre forme d’adaptation à l’altitude, le sang étant plus efficace pour charrier l’oxygène jusqu’aux muscles.

Le plus résistant à la soif et à la chaleur : le cheval du Namib

Changement de continent. Le cheval du Namib est un vrai battant. Arrachés aux riches pâturages d’Allemagne, ses ancêtres ont gagné le désert du Namib, où des colons germaniques exploitaient les mines de Diamant au début du XXe siècle. En 1914, la Première Guerre mondiale entraîne l’abandon du terrain conquis. Les chevaux restent sur place et s’adaptent en l’absence de soins humains. La mortalité se révèle extrêmement importante les premières années. Les chevaux du Namib doivent leur survie aux restes de la colonisation humaine : une retenue d’eau artificielle, destinée aux locomotives à vapeur. L’été, la température au sol avoisine les 70°. De quoi faire fondre la corne des sabots ! Pourtant, les chevaux du Namib apprennent à se passer de boire pendant 30 heures d\'affilée l’été, et jusqu\'à 72 heures l’hiver.

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Le type oriental des chevaux du Namib est ici bien visible. Photo de Bgabel, licence C.C. générique

Comment des chevaux d’origine allemande ont-ils pu s’adapter au désert, un biotope aux antipodes de celui dont ils proviennent ? La recherche génétique menée en 2001 offre une partie de la réponse(2) : les chevaux du Namib actuels sont de type oriental. Ils appartiennent à la même grande « famille » que les chevaux arabes et barbes, bien connus pour leur résistance aux rudes conditions du désert ! Il est probable que la sélection naturelle ait emporté les chevaux les moins adaptés les premières années, pour ne garder en vie que ceux dont le patrimoine génétique permet de résister. Dans les années 1990, un typage sanguin a révélé que les chevaux du Namib portent une variation unique au monde. Cette mutation leur a sans doute sauvé la vie, au sens propre…

Le plus septentrional : le poney Iakoute

Nous repartons pour l’Asie, dans une région de Sibérie particulièrement méconnue : la Iakoutie. La plus grande étude jamais consacrée aux relations entre les Iakoute et leurs poneys a été réalisée par une française, Carole Ferret (Une civilisation du cheval, Belin, 2010).
De loin, le poney Iakoute ressemble à un Shetland hypertrophié : même grosse tête espiègle, même oreilles courtes et larges qui pointent, même ventre dodu, même pelage fourni. Si ce n’est qu’il se révèle un tantinet plus grand, avec son mètre 38 de moyenne au garrot.

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Le poney Iakoute ressemble à un grand Shetland ! Photo de ?????? ?????? ????????????, licence C.C. by S.A 3.0

Le poney Iakoute encaisse jusqu’à – 70° et peut vivre au-delà du cercle polaire arctique. L’hiver, il creuse jusqu’à 50 cm de profondeur pour trouver la végétation gelée. L’élevage est extensif et s’effectue essentiellement en extérieur. À part pour les soins des très jeunes poulains – auquel cas la mortalité infantile, de 30-35%, atteindrait des taux encore plus élevés – le poney Iakoute peut survivre sans contacts avec l’être humain. Il profite des quatre ou cinq mois libres de neige pour accumuler un maximum d’énergie et de graisses, ce qui lui donne une apparence très « ursine » à l’automne.

On serait tenté de croire qu’il a toujours vécu dans ce territoire glacé : il n’en est rien ! L’étude génétique réalisée en 1998 a confirmé une parenté du poney Iakoute avec… les chevaux d’Asie centrale, Akhal-Teke, Caspien et Arabe. Elle démontre aussi que des populations humaines ont migré avec ces poneys dès une époque très éloignée, peut-être juste après la domestication première du cheval, dont on sait qu’elle s\'est produite dans les steppes d’Eurasie. Les Iakoutes ont eu plusieurs siècles, voire plusieurs millénaires pour s’adapter à leur nouveau biotope.

  • 1 : Wei Wang, Shenyuan Wang, Chenglin Hou et Yanping Xing, « Genome-Wide Detection of Copy Number Variations among Diverse Horse Breeds by Array CGH », PLoS ONE, vol. 9,‎ 2014, e86860 (PMID 24497987, PMCID 3907382, DOI 10.1371/journal.pone.0086860)
  • 2 : E. G. Cothran, E. van Dyk et F. J. van der Merwe, « Genetic Variation in the feral horses of the Namib Desert, Namibia », Journal of the South African Veterinary Association (J S Afr Vet Assoc), vol. 72, no1,‎ mars 2001, p. 18–22 (PMID 11563711)