Après l'annulation du Championnat du Monde d'endurance et le conflit FEI-EEF : orage sur le désert !


Par Yves Riou



Journal N°71 -
De crise en crise, l’opposition entre la EEF (Fédération d’endurance des Emirats Arabes Unis) et la FEI s’est amplifiée pour des raisons essentiellement culturelles et sportives. La toute récente décision de ne pas confier l’organisation des championnats du monde d’endurance à Dubaï et le non respect des règles FEI visant à la protection du cheval malgré une succession d’avertissements et d’injonctions caractérisées donnent à réfléchir. Faisons le point.

La Fédération émiratie a été suspendue en fin de saison (fin mars 2015 aux Emirats) pour des raisons techniques, dont l’organisation de courses fictives avec le concours de membres de fédérations nationales !

Et la nouvelle est tombée le 8 mars 2016 : la FEI a finalement pris la décision de ne pas confier aux Emirats l’organisation des Championnats du Monde d’endurance sénior, prévu pour mi décembre 2016 (lire ici).

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© Yves Riou

Les images de la fracture simultanée des deux canons de Splitters Creek Bundy en direct live sur la chaîne Dubaï Racing TV (le 30 janvier 2015) ont été le facteur déclenchant d’un changement d’attitude politique longuement mûri et préparé par la FEI qui n’attendait qu’un prétexte pour agir. La décision de la princesse Haya de Jordanie, mariée au Sheikh Mohammed Bin Rashid Al Maktoum, souverain de Dubaï, de ne pas entamer un nouveau mandat à la présidence de la FEI en avait été en Août 2014 le préalable nécessaire à ce changement d’orientation politique.

Les 3500 personnes qui préparent les chevaux d’endurance aux EAU ont une conscience aigüe de leurs chances de gagner ce championnat dans le cadre de la réglementation en vigueur jusqu’à présent

Cette suspension momentanée a fait prendre conscience au monde entier les dérives pratiquées aux EAU lors des courses d’endurance qui sont souvent nommées « long flat races ». Cette dénomination fait référence aux courses de plat sur hippodrome et matérialise par le fait même un écart entre la culture traditionnelle de l’endurance où le premier arrivé n’est pas forcément le gagnant et celle du plat qui ne poursuit qu’un seul objectif :celui de passer la ligne en premier. Donc de privilégier la vitesse à toute autre critère de sélection du vainqueur.

L’espoir de Bouthieb

Elle a aussi été l’occasion à Bouthieb, structure dédiée à la pratique de l’endurance à Abu Dhabi, pour le Sheikh Sultan Bin Zayeb d’amplifier sa politique de protection du cheval, en demandant la création des règles de Bouthieb (Bouthieb’s protocol en langage FEI). Dont le seul leitmotiv est de « tuer la vitesse et non les chevaux ».

La mise en place de ces règles dès fin décembre 2015, jusqu’à fin mars a littéralement vidé la clinique vétérinaire du site de Bouhieb. Sur un peu moins de 3000 départs, aucun problème métabolique grave n’a été constaté et bien entendu aucun décès lié directement aux compétitions.

Ce protocole dont les règles ont été expliquées dans nos colonnes (lire ici) est la démonstration concrète qu’il est possible d’agir efficacement aux Emirats mêmes, pour protéger les chevaux tout en donnant à la compétition une nouvelle dynamique.

En effet les entraîneurs et cavaliers se prennent au jeu en tentant d’optimiser leurs gains, en combinant des points liés à la condition du cheval et leur classement scratch à l’arrivée. Bien entendu, le maintien du cheval dans un état de santé optimum est prépondérant. La vitesse étant rendue pratiquement sans intérêt au delà de 20 km/h. D’autre part le fait de jouer sur le temps de récupération autorisé pour entrer au contrôle vétérinaire et le nombre de battements cardiaques par minutes, de façon conjointe, permet de réguler complètement les dérives constatée sur les deux autres sites d’endurance des EAU : Al Wathba et Dubaï Endurance City.

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Un des cavaliers émiratis lors des JEM 2014 en Normandie. © D.R.

Très concrètement, la conférence du 12 mars à Bouthieb a réuni de nombreux juges FEI de niveau mondial où le détail de ces nouvelles règles et leur efficacité a été démontré. Sur ces bases, le staff FEI a engagé vivement les deux autres sites des EAU a se rapprocher de ce protocole de manière à mettre fin aux dérives maintes fois constatées à Al Wathba et à Dubaï Endurance City.

Des règles édulcorées… et non respectées !

Malgré des engagements pris fin février, les règles de Bouthieb largement édulcorées de manière à ne pas perturber la fin de saison n’ont pas été respectées, lors des courses de fin mars.
La FEI a alors constaté que les conditions nécessaires pour organiser des compétitions dans le respect des règles FEI et surtout dans le but de respecter le cheval n’étaient pas réunies. L’organisation du Championnat du monde de Dubaï a été remise en cause, puis retirée à l’autorité de la EEF qui contrôle les trois sites. Nous en sommes là !

Il est évident que l’expérience pratiquée en vraie grandeur à Bouthieb a été le point d’appui majeur sur lequel s’est adossé la FEI pour agir. La preuve d’une réelle possibilité technique de respecter le cheval ayant été faite, seule une volonté politique de maintenir la vitesse comme seule preuve de victoire, malgré les conséquences funestes de cette pratique, démontrait une opposition fondamentale entre la EEF et la FEI. Au moins pour deux de ses trois sites d’endurance.

Une opposition complexe

Bien entendu, les causes de cette opposition sont complexes et la nécessité de prendre une décision concernant l’attribution du Championnat du Monde prévue jusqu’à présent à Dubaï a placé les deux opposants sous tension.
L’opinion mondiale souhaite la mise en place immédiate d’une protection efficace du cheval et la FEI reçoit des pressions affirmées de la part de plusieurs fédérations nationales, menaçant de ne pas participer à ce championnat si les conditions ne sont pas réunies pour ce faire.

Par ailleurs, quelles que soient les méthodes employées, il est évident que le savoir-faire en termes d’efficacité de l’entraînement à la vitesse des EAU est incontestable, si l’on se place dans l’optique des long flat races, telles qu’elles sont conçues à Dubaï et Al Wathba. Il est évident que les 3500 personnes qui préparent les chevaux d’endurance aux EAU ont une conscience aigüe de leurs chances de gagner ce championnat dans le cadre de la réglementation en vigueur jusqu’à présent. Leur attribuer le championnat tout en changeant les règles, c’est les déposséder d’une victoire quasi totale. Avec des dommages collatéraux certes, mais qui culturellement, n’ont aucun poids face aux prize money distribués.

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SA le Sheikh Mohammed bin Rashid Al Maktoum lors du Championnat du Monde individuel à Euston Park en 2012. © Kit Houghton/FEI

Le jeu d’échecs qui oppose la FEI et deux des trois sites d’endurance des UAE depuis au minimum les Jeux Equestres Mondiaux de 2014, est un conflit culturel entre deux perceptions de la relation au cheval. La FEI, institution mondiale du cheval de sport, se trouve donc devant un paradoxe. Elle s’oppose à de fortes et très riches personnalités qui sont propriétaires dans une part très significative sinon prépondérante des meilleurs chevaux de sport au monde, en qualité et en quantité.

D’autre part la FEI est amenée à s’imposer sur le territoire même de ces personnalités qui ne peuvent perdre la face, dans les sociétés tribales dont elles sont les émirs. Ce Championnat du Monde représentait le couronnement mondial sur le plan équestre, la domination des EAU sur le reste du monde, sous le contrôle de S.A. Sheikh Mohammed Bin Rashid al Maktoum, Premier Ministre des Emirats arabes unis.

Le fait que cet échec ait été en partie construit sur la prise de position en faveur de la protection du cheval - dans l’esprit occidental du terme - par Sheikh Sultan bin Zayed, deuxième fils du fondateur des EAU, ne peut plus être perçu comme un hasard, au niveau géopolitique local…

Quel est l’avenir de l’endurance dans ce contexte ? Aux EAU et dans le reste du monde ?
Prenons le temps de la réflexion pour nous prononcer…