In extreMiss


Par Carina Mac Laughlan



Journal N°74 -
Fin d'été 2009. Comme tous les jours, je parcours au volant de mon 4x4 les quelques kilomètres de route pour rejoindre les parcs qui abritent mes retraités et autres rescapés. A bord du véhicule, les différentes rations de compléments pour chacun, agrémentés de carottes. La radio en sourdine ne capte pas mon attention, dédiée à l’optimisation du programme surchargé de la journée.

Le chemin qui mène aux parcs des chevaux m\'oblige malheureusement à passer devant les enclos d\'un maquignon du pays, particulièrement « performant » dans son métier. Chaque trajet me contraint de constater tous les indésirables qui, quotidiennement, rejoignent les dantesques pâturages. Dernière étape avant les couloirs des abattoirs, les équidés y sont entassés sans ménagement. Des chevaux et poneys de toutes tailles, de jeunes pur sang réformés, des cachectiques, quelques ânes, parfois quelques mulets, souvent des juments suitées ou gravides.

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© Carina Mac Laughlan

Tous luttent pour survivre dans ce troupeau hétéroclite et instable. L\'équilibre est sans cesse perturbé par les nouvelles arrivées. Et comme si cela ne suffisait pas au stress de ces animaux, il faut aussi éviter les coups et les morsures des entiers balancés là sans précaution. Les bagarres, les fuites, les poursuites, les juments qui font face pour protéger leurs nouveaux nés. Les chevaux âgés qui subissent sans pouvoir se défendre où s’échapper de cet enfer. Les ânes qui se regroupent et se cachent dans un coin du parc pour passer les plus inaperçus possible et éviter les passages à tabac.

Un pré clôturé avec une double clôture un mètre à l\'intérieur, en ruban plastique léger, pour que Miss puisse évaluer des limites sans se faire mal

La vision de ces animaux, victimes de n\'avoir plus que la valeur du prix de leur chair, est une épreuve. Souvent je détourne le regard, impuissante, étouffant ma révolte. Mais comment ignorer tout ce malheur ? Et comment ne pas remarquer ceux qui ont récemment été enfermés dans le « piège » destiné à faciliter dans les prochaines heures le chargement dans la bétaillère qui les mènera vers la fin ?

Un cheval Appaloosa qui titube…

Ce jour là, déterminée à regarder dans la direction opposée, c\'est malgré moi que j’aperçois un cheval Appaloosa qui titube au bord des barbelés. Comme je ralentis, malgré les fenêtres fermées et le bruit de fond de la radio, j’entends le hennissement qui m\'est adressé et aperçois simultanément les naseaux du petit cheval qui vibrent tout en pointant ses oreilles dans ma direction. Sans m\'arrêter, je ralentis encore et le cheval se met à longer les barbelés pour suivre ma voiture en trébuchant. Dans le rétroviseur, je le vois hennir à nouveau. Finalement je m\'arrête, entreprends une marche arrière afin de mieux observer l\'animal qui s\'immobilise.

J\'ouvre la fenêtre. Surtout ne pas créer de lien, surtout ne pas créer de lien... Oh misère, trop tard ! La petite jument est là, face à moi, elle continue à hennir désespérément. Gravement ensellée, sale, couverte de morsures et de plaies, elle n\'a que la peau sur les os. A vue d’œil, elle a une trentaine d\'années. Sa tête penchée me fait comprendre que la jument est aveugle. Peut être perçoit elle encore quelques ombres, mais définitivement sa cécité est la raison de sa démarche titubante. Malgré son handicap, accablée, elle puise dans ses dernières forces les ressources pour attirer mon attention.

C\'est en frissonnant d\'horreur que j\'imagine le calvaire de cette jument âgée en fin de vie. Elle cherche comme elle peut et sans succès, à éviter les coups de sabots et les dents des chevaux qui la pourchassent. Entre les barbelés, le terrain irrégulier, les fossés, elle se débat depuis son arrivée. Privée de tous repères, le seul bruit familier pour elle : le son du moteur de ma voiture ?

Incapable de passer mon chemin, j’utilise mon portable pour appeler Anouk. Je lui raconte rapidement la situation, toujours devant la jument qui reste pétrifiée près de moi. Comment peut on aider ce cheval ? Lui éviter la panique et la barbarie d\'un chargement en bétaillère, jusqu\'à la mise à mort dans un abattoir ? Au mieux en France, au pire le trajet jusqu\'à un abattoir Italien ?

Les finances du refuge ne sont pas au beau fixe. Anouk et moi estimons que pour ne pas nous attirer les foudres du comité, c\'est avec nos propres deniers que nous allons tenter d\'intervenir. L\'idée est d\'acheter la jument au maquignon, la gâter quelques jours et de lui « offrir » une euthanasie, car oui, hélas, quelquefois, aider un cheval en grande détresse, peut vouloir dire l\'euthanasier.

Sans plus attendre, j’appelle le maquignon. Celui-ci soupire en reconnaissant ma voix. Je tente de négocier le rachat de la jument, mais il refuse catégoriquement. Les anciens propriétaires ont exigé d\'avoir le ticket d\'abattage pour preuve que la bête a bien été exécutée. Après quelques argumentations, je finis par avoir le dernier mot. Pour 150 Euros et la promesse de ne pas entreprendre des démarches à l\'encontre des « ex-propriétaires», et de ne jamais raconter cette histoire...

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© Carina Mac Laughlan

Après avoir réorganisé totalement ma journée, il est temps d\'aller chercher la petite aveugle dans le parc. Équipée d\'un licol, d\'une longe et de quelques friandises, je passe sous les barbelés en y laissant une partie de veste. Lorsque je parviens à m’approcher à une dizaine de mètres de la jument, des chevaux se précipitent et m\'entourent, accompagnés d\'un entier menaçant. Il me faudra beaucoup de persuasion pour éloigner tout ce monde. La petite aveugle, terrifiée par l\'arrivée du troupeau s\'est éloignée à l\'autre bout du pré. Paniquée et désorientée, la moindre ombre qu\'elle perçoit la fait se lancer dans une fuite chaotique. Une fois le calme revenu, je décide de l\'approcher en rampant sur le sol afin de ne pas l\'effrayer. Arrivée à ses cotés, je lui parle doucement, me relève lentement et parviens, après quelques caresses et quelques douceurs, à lui passer un licol sur la tête. Commence alors pour notre duo la traversée de l\'immense parc pour rejoindre la sortie. Le sol est très irrégulier, des trous, des bosses et de grands fossés qui servent à drainer la parcelle. Instinctivement nous sommes appuyées l\'une contre l\'autre. Une main sur son encolure, l\'autre sur son poitrail, pour la guider et la rassurer. Je la préviens avant de passer chaque obstacle. A l\'écoute de mes moindres indications, elle ralentit et cherche prudemment ses appuis sur le sol, alors que je guette le troupeau et l\'étalon qui menace d\'une nouvelle attaque.

C\'est ainsi que nous parvenons à sortir du parc et à rejoindre mes installations à pieds, côte à côte et soulagées. L\'occasion de baptiser la jument anonyme du nom de « In ExtreMiss ».

Arrivée dans son pré temporaire « après sauvetage », je présente à Miss l\'abri, la bassine d\'eau mise au milieu du pré afin qu\'elle ne risque pas de toucher la barrière. L\'électricité est désactivée afin de lui éviter tout stress inutile. Après avoir fait avec elle le tour de son nouveau parc et lui avoir donné des carottes et un peu de grain, je la regarde attentivement. Elle a compris. C\'est tranquille qu\'elle commence à brouter l\'herbe. La belle initiative semble soudain... Euthanasie ? Hum... On va attendre demain pour mieux évaluer la situation.

Le lendemain, en arrivant au parc, je découvre une jument tout-à-fait joyeuse, qui trottine vers la voiture en vocalisant à tous poumons.

HEUREUSE ! Elle mange son grain avec grand appétit, vient se frotter contre moi, comme si nous étions complices depuis une vie. C\'est alors que je rappelle Anouk. « Désolée, mais cette jument ne veux pas mourir, elle a une force de vie invraisemblable. Impossible de faire venir le veto, d’appeler la jument confiante dans son pré pour lui mettre un licol avant l\'injection meurtrière. »

Miss est alors rapatriée au refuge, Anouk se charge du transport. En guidant la jument dans le van, elle ne peut retenir ses larmes, tant elle est émouvante par son énergie et la confiance qu\'elle nous accorde. Cette fois-ci, le refuge n’entreprend aucune recherche pour connaître son passé. A quoi bon ? Tout ce qui est important à savoir, nous le savons déjà. Une jument exploitée toute sa vie, pour l\'équitation ou la reproduction. Puis, hors d\'âge, ses propriétaires n\'ont pas estimé qu\'elle méritait d\'être épargnée du chemin de l\'abattoir. Économiser le prix de l\'euthanasie et de l’équarrissage, voilà leur mesquine préoccupation.

Au refuge, tout s\'organise pour offrir à Miss une vie adaptée à son handicap. Un grand boxe, afin qu\'elle ne se cogne pas. Un pré clôturé avec une double clôture un mètre à l\'intérieur, en ruban plastique léger, pour que Miss puisse évaluer des limites sans se faire mal. Malgré ces précautions, Miss s\'affole lorsqu\'elle touche le ruban. Une bénévole dévouée prend la jument sous son aile et lui offre toute l\'attention qu\'elle mérite. De nombreuses heures à prendre soin d\'elle, à la promener sur les chemins, à lui faire brouter l\'herbe et la guider pas à pas dans sa nouvelle vie. Le temps qu\'elle s\'habitue à toutes les nouveautés et reprenne des forces. Tout est mis en œuvre pour l\'aider à se rétablir. Alimentation, visite vétérinaire, vitamines, dentiste, vermifuge, parage.

Quelques semaines après l\'arrivée de Miss au refuge, Lola, une ponette miniature atteinte de nanisme est présentée à la jument. Recueillie il y a déjà quelques temps, Lola a un caractère affirmé et est très facétieuse. Progressivement les deux sont mises ensemble et une belle complicité va naître de ce tandem improbable. La ponette est munie d\'un clochette qui permet à Miss, grâce au délicat tintement, de la suivre à l\'oreille. La voilà rassurée en permanence par la présence de sa petite guide, qui partage également son boxe. Celui-ci est adapté d\'une fenêtre à 50 cm du sol pour que Lola puisse voir dehors et d\'un distributeur de foin en hauteur pour Miss afin que Lola ne se goinfre pas.

Miss profite pendant cinq années de toute la bienveillance et de toute l\'admiration de ceux qui ont la chance de côtoyer cette jument exceptionnelle. L\'âge pourtant, n\'épargne pas la petite aveugle. Un jour Miss se couche et ne veut plus se relever. Lola tente de la pousser avec sa tête, de lui mordre les fesses, mais rien n\'y fait... Miss, sereine, s\'endort pour toujours, auprès de la petite ponette. Lola a terminé sa mission et après ces années passées à être la fidèle canne blanche de Miss, elle rejoint le troupeau de mini-shetlands du refuge.

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