Le savoir-parler

Par Laetitia Bataille

Rédactrice en chef


Journal N°19 - Mars 2011
Le cheval est-il intelligent ? A cette question qui semble aujourd'hui dépassée, Maurice Hontang, auteur d'un livre naguère incontournable "<i>Psychologie du cheval</i>", répondait par une boutade : "Oui, la preuve, c'est qu'il en est d'idiots" !
Un cheval auquel on parle a de plus grandes chances de devenir "intelligent" au sens où nous l'entendons, c'est-à-dire réceptif à ce que nous voulons qu'il comprenne. En fait, il faudrait prendre le mot intelligent dans son sens "comprenant".
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Les comportements que nous trouvons "idiots" chez les chevaux (tirer au renard par exemple) ne le sont pas forcément de son point de vue : ils sont simplement désadaptés dans une vie "civilisée". Le cheval domestique doit sans cesse faire des efforts. Faire taire notamment son instinct grégaire et son instinct de fuite, essayer de saisir nos demandes, dans un environnement parfois contre-stimulant.

J'ai récemment été frappée par le comportement d'une jeune mère qui prenait le temps de parler longuement à son bébé de trois mois comme s'il s'agissait d'un adulte. Pendant le déjeuner, le couffin étant posé à côté d'elle, elle s'adressait régulièrement au nourrisson, "Là, tu vois, nous allons commencer le plat de résistance"... Une visite chez le pédiatre quelques jours plus tard a mis en évidence que cet enfant présentait un développement pyscho-moteur très avancé pour son âge.

Certains (idéalistes) prétendent que le cheval peut comprendre 200 mots ou même davantage. Disons qu'un cheval très éduqué en comprend vingt ou trente, et c'est déjà bien. Mais ce ne sont pas les mots qui comptent. Le nourrisson sus-cité ne comprenait évidemment pas la locution "plat de résistance", mais recevait le message d'intérêt et d'amour de sa mère. L'enfant est programmé pour devenir un être de parole, ce qui n'est pas le cas pour le cheval. Mais au delà des mots que le cheval ne reproduira jamais, il y a l'émotion positive qu'il peut ressentir, et qui lui permet de mieux s'ouvrir aux apprentissages et aux échanges, de devenir plus "comprenant". Et aussi plus "compréhensible " pour le cavalier qui fait l'effort d'être à l'écoute.

La première chose que l'on enseigne au débutant est de ne jamais arriver derrière un cheval sans lui "parler". Pourquoi ces deux ou trois mots destinés à nous éviter un coup de pied resteraient-ils isolés ? Dans notre vie de cavaliers toujours pressés, passer quelques minutes au box, "pour rien", en dehors des soins et du pansage, pour raconter sa journée à son cheval, est-ce incongru, farfelu ? Est-ce la manifestation d'un anthropomorphisme regrettable ? Konrad Lorenz, qui tenait de longs discours aux oies cendrées, était-il fou à lier ?

Et une fois en selle, la "conversation" doit-elle être uniquement celle des aides, parmi lesquelles la voix (sauf en attelage) est presque toujours oubliée ? Voyez-vous beaucoup de moniteurs dire à leurs élèves "parle-lui" quand un problème surgit ? Non, en général, les conseils criés sont uniquement d'ordre technique.
Il est interdit de parler à son cheval en concours de dressage mais rien n'empêche de le faire au manège. Un promenade "commentée" n'est-elle pas pour le cheval comme pour le cavalier source d'harmonie ?

Mais soyons clairs : il ne s'agit pas d'abrutir le cheval avec un incessant babil qui le prive de sa liberté mentale et émousse l'efficacité de nos discours utiles. Car la voix doit conserver son rôle rassurant, calmant, incitatif, qui permet (en extérieur notamment) de résoudre bien des difficultés et parfois d'éviter la chute. Il s'agit davantage de ménager des temps de "communication éducative" où la parole s'associe éventuellement au jeu. Dix minutes suffisent, car l'attention du cheval se dissipe vite.

En matière de communication avec l'animal, le savoir-être, auquel nous accordons tant d'importance dans notre revue, passe indéniablement par le savoir-parler. En gardant à l'esprit la formule de L'Hotte définissant le tact équestre : "la mesure jointe à l'à-propos".

Photo de couverture : cheval de race Marwari, photographié au Musée Vivant du Cheval de Chantilly.
© Zsuzsanna Wagenhoffer